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Le textile gagne ses lettres de noblesse dans l'art contemporain

Tissage, broderie, couture... Longtemps ignoré de l'art contemporain occidental par sexisme et ethnocentrisme, l'univers textile est désormais prisé avec des artistes qui explorent cet héritage à la lumière de l'actualité.

A la "Frieze", prestigieuse foire d'art contemporain de Londres installée en plein coeur d'un parc de la capitale britannique jusqu'à dimanche, une nouvelle section nommée "Woven" ("tissé", en français) se consacre à la fibre textile.

Le tissage, très présent en Asie du Sud-Est, "est l'un des langages qui a toujours été central dans la pratique de l'art dans le monde mais il a été marginalisé comme un travail de femmes par un regard masculin dominant, mais aussi par eurocentrisme", explique à l'AFP le curateur Cosmin Costinas, qui a voulu avec "Woven" ouvrir le dialogue sur "l'héritage colonial non résolu du Royaume-Uni".

- Changement de "hiérarchie" -

Sont notamment exposées les oeuvres de l'Indienne Mrinalini Mukherjee (1949-2015) qui utilisait une sorte de corde de chanvre pour réaliser des sculptures tissées monumentales ou encore celles de l'Américano-Philippine Pacita Abad (1946-2004), maîtresse en "trapunto", une technique de points qui donne un effet rembourré à ses pièces, dont l'imposante "L.A. Liberty", représentant une Statue de la Liberté multicolore pour évoquer le rêve américain des migrants.

"Pour beaucoup de gens, le tissage était vu comme de l'artisanat contrairement à de l'art, avec une sorte de hiérarchie en jeu, mais cela change avec un monde de l'art qui regarde (de plus en plus) au-delà des pratiques traditionnelles, vers la céramique ou les textiles par exemple", a observé Amrita Jhaveri, propriétaire de la galerie Jhaveri Contemporary qui présente les tissages de l'Indienne Monika Correa.

La reconnaissance de cet art passe aussi par sa réappropriation.

Dans l'art du tissage, "il y a l'idée de tisser, d'entretisser, d'entremêler (...) de rechercher un moyen de connecter le très vieux et le très récent", a souligné à l'AFP Chitra Ganesh, artiste américaine d'origine indienne de 44 ans. Ses oeuvres féministes regorgent de connotations mythologiques tout en intégrant "des matériaux produits en masse" comme des sacs industriels de pommes de terre, des chutes de fourrure, des peaux de bêtes...

- De "soumission" à "rébellion" -

Plus étonnant encore, le fil à coudre de la Hongkongaise Angela Su : des cheveux.

Pour sa série d'oeuvres intitulée "Sewing together my split mind" (recoudre mon esprit divisé), l'artiste au look punk s'est inspirée des manifestations pro-démocratie en cours depuis plusieurs mois à Hong Kong, ancienne colonie britannique qui traverse sa pire crise politique depuis sa rétrocession à Pékin en 1997.

Le tableau central représente un cerveau pour évoquer "l'identité schizophrénique de Hong Kong": "On ne sait pas si on est chinois ou hongkongais ou britanniques... on est un mélange de tout ça", a expliqué l'artiste.

"Bien sûr, coudre symbolise la domesticité et la soumission des femmes dans le passé" mais "je ne veux pas que ce soit coudre soit vu comme traditionnel", c'est aujourd'hui "aussi une forme de rébellion", a-t-elle assuré, en montrant l'une de ses oeuvres représentant des lèvres cousues par des cheveux pour dénoncer "la suppression de la liberté d'expression".

Cian Dayrit, artiste philippin de 30 ans, a lui choisi la broderie pour s'attaquer au colonialisme et au néo-colonialisme.

Sur des photographies d'archives montrant des Philippins, prises au début du 19 siècle par des colons américains, il a brodé des messages politiques idéalistes et des cartes de villes modernes avec des fils de toutes les couleurs. Une "contre-cartographie" pour dénoncer des projets urbains qui ont surtout abouti au déplacement des populations locales, selon l'artiste. "Tous ces projets ambitieux de développement dépossèdent en réalité les populations", a-t-il dit à l'AFP, espérant avec son art aux techniques mêlées parvenir à "exposer les maux d'un présent néocolonial".

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