Les fromagers espagnols défendent leur Manchego "mal plagié" au Mexique

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Au centre de l'Espagne, les hautes plaines de la Manche sont célèbres pour leurs moulins à vent et pour le Manchego, un fromage de brebis que, malheureusement, "les Mexicains plagient grossièrement", protestent ses fabricants, appelant Bruxelles à faire respecter leur AOC.

"Il nous faut défendre notre Manchego bec et ongles", affirme Francisco Tejado en arpentant l'usine du premier fabricant espagnol de fromages, Garcia Baquero (450 employés), dans la petite ville d'Alcazar de San Juan, à 150 km au sud de Madrid.

"Chef de l'affinage", M. Tejado dit venir chaque jour "regarder, toucher, dorloter ses fromages, des aliments vivants" qui mûrissent en chambres climatisées.

S'il parle d'"une lutte" à mener, c'est parce que les Appellations d'origine contrôlée (AOC) sont bien respectées au sein de l'Union européenne (UE) mais pas toujours en dehors.

Et au Mexique, des industriels "se sont appropriés la réputation de plusieurs noms de fromages européens, dont le Manchego, pour tirer profit d'un plagiat grossier", proteste Santiago Altares, directeur de certification de l'AOC Manchego.

- 'Don Quichotte' -

L'original et la copie n'ont vraiment rien à voir, insiste-t-il: "le Manchego mexicain est fait au lait de vache, en sept jours, et le Manchego authentique avec du lait de brebis exclusivement de race Manchega et affiné au moins un mois".

C'est une des controverses discutées par les fonctionnaires du Mexique et de l'UE, qui ont repris en janvier les négociations visant à moderniser leur traité de libre échange.

Or la Chambre nationale des industries laitière au Mexique a déjà annoncé qu'elle voulait continuer à utiliser le terme Manchego, devenu selon elle "un nom générique".

Sous le portrait de son défunt père, Hersilio, qui se lança dans la fabrication du Manchego en 1962, le PDG de Garcia Baquero commence par dire, diplomatiquement, que ce litige "fait partie des petits points de friction qui marquent le processus de mondialisation".

"Mais pour nous, cette protection du Manchego comme AOC est d'une importance capitale, dans une région semi-désertique, austère, peu peuplée", ajoute Miguel Angel Garcia Baquero, concluant: "nous ne pouvons pas perdre le peu que nous avons".

Terre de naissance en 1949 du cinéaste espagnol Pedro Almodovar, qui monta très vite à Madrid, la Manche est surtout connue depuis quatre siècles pour être le théâtre des aventures de "Don Quichotte", le personnage de Cervantes, qui déguste d'ailleurs moult fromages dans le roman.

Aujourd'hui, une silhouette du chevalier errant orne l'étiquette de reconnaissance du Manchego authentique - star espagnole des pâtes pressées non cuites - faisant travailler plus de 700 éleveurs et 65 fabricants.

A l'année, plus de 15.000 tonnes sont produites, dont 60% sont exportées.

Or "quand le fromage mexicain à 7 dollars et le Manchego d'Espagne à 14 dollars arrivent aux Etats-Unis, le consommateur achète le moins cher, c'est de la concurrence déloyale", tempête M. Altares.

- 'Et la Tequila?' -

Au coeur de la Manche, à La Solana, des fromages cylindriques de 1,2 à 3 kilos baignent dans des cuves d'eau salée de l'entreprise familiale La Caseta.

"Notre Manchego est dit +artisanal+ parce que fabriqué avec du lait cru", en machines, explique la propriétaire, Paqui Diaz Pintado Borja, 55 ans, fière que son mari appartienne à une famille d'"éleveurs depuis cinq générations".

Avec ses dix employés, La Caseta est une des petites structures qui se sont mises aussi à exporter, vers l'Allemagne, le Royaume-Uni ou encore le Turkménistan.

En plein après-midi, sept bergers s'affairent à traire 1.500 brebis "manchega" de l'élevage de La Caseta: "elles ont moins de laine que d'autres, pas de cornes, sont moins productives mais donnent un lait de meilleure qualité, riche en protéines", explique un fils de Paqui, Antonio Araque.

Au nom des fabricants, M. Altares résume: "nous voulons qu'on interdise l'usage au Mexique du terme Manchego, mais cela va être compliqué parce qu'il y a beaucoup d'intérêts en jeu, dans une négociation donnant-donnant" UE-Mexique.

Et le défenseur de l'AOC, provocateur, d'interroger: "et si nous nous mettions, en Europe, à produire un alcool qu'on appellerait +de type Tequila+?. Comment les Mexicains réagiraient-ils?".

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