Loin de Tokyo, "rien n'a changé" dans les vignes libanaises de Carlos Ghosn

Niché au cœur de collines boisées surplombant la Méditerranée, au nord de Beyrouth, le domaine viticole Ixsir co-fondé par Carlos Ghosn continue de tourner à plein régime, dans un calme apparent qui tranche avec la tempête essuyée par le capitaine d'industrie.

L'arrestation du patron déchu de l'alliance Renault-Nissan-Mitsubishi le 19 novembre à Tokyo pour soupçons de corruption semble ne pas avoir perturbé la vie de cette entreprise créée il y a une décennie.

Qu'il s'agisse de la cuverie, de l'espace réservé à l'élevage, où reposent plus de 300 barriques en bois de chêne, ou de la salle de mise en bouteille, les employés s'attèlent à leurs tâches habituelles.

Mais le fond de l'air s'avère frais, et la prudence de mise avec les journalistes: la direction d'Ixsir a refusé tout entretien avec l'AFP tandis que, sur le site, les employés ne parlent qu'à demi-mots et sous couvert d'anonymat.

"Tout se passe comme à l'accoutumée. Rien n'a changé", assure un employé du domaine, sans doute le plus visible des investissements de M. Ghosn dans le pays de ses ancêtres.

- Distribution en marche -

Les amateurs de vin et les simples curieux en quête de quiétude continuent d'affluer, ajoute une jeune employée au comptoir de la boutique de dégustation.

Même son de cloche du côté de la commercialisation. "Elle se poursuit comme elle l'a toujours été", selon Ziad Karam, de la société Diageo, distributeur exclusif d'Ixsir sur le marché local depuis fin 2016.

Commercialisés aux Etats-Unis, en France, en Suisse et en Grande-Bretagne, les différents crus d'Ixsir s'exportent aussi au Mexique et... au Japon, où M. Ghosn fut longtemps apprécié.

Si les ventes sur le marché japonais risquent de pâtir du divorce brutal avec Tokyo, les commandes vers l'Europe et les Amériques tiennent le cap, assure un employé.

Avec près d'un demi-million de cols produits annuellement, le domaine porte dans son ascension fulgurante l'empreinte de celui qui avait déjoué tous les pronostics en redressant il y a 20 ans un des fleurons de l'industrie automobile nippone.

Chaque année, les fûts accueillent 600 tonnes de raisins après les vendanges des 120 hectares exploités à travers le pays.

- "Effet Ghosn" -

En quelques années, Ixsir --mot arabe ayant donné à la langue française le terme élixir-- s'est forgé une place de choix dans un paysage hautement concurrentiel, dominé par des producteurs parfois centenaires.

L'entreprise semble avoir bénéficié d'un "effet Ghosn": un management efficace, une image moderne et innovante, une production "verte" ainsi qu'un carnet d'adresses bien fourni.

La société s'est également démarquée par une approche privilégiant le commerce équitable.

"A chaque fois qu'il se rendait au Liban, M. Ghosn insistait pour que soient favorisés les contrats d'achat de raisins auprès de viticulteurs locaux afin de les encourager à rester sur leur terre", raconte un employé.

A travers Ixsir et d'autres investissements au Liban, Carlos Ghosn opérait, au-delà d'une quête du profit, un début de retour aux racines, affirment des membres de son entourage.

Parmi ses placements figurent des terrains, des actions dans les secteurs bancaire et immobilier, notamment au sein de la banque Saradar, ainsi qu'une demeure luxueuse à Beyrouth qui serait au coeur des soupçons de malversations.

"Plus qu'un investissement à but lucratif, c'était dans ses liens avec le Liban que Carlos cherchait à investir", soutient Choukri Sader, un haut magistrat à la retraite qui participait aux tournois de bridge organisés à huis clos lors des brefs séjours de M. Ghosn à Beyrouth.

Icône de la diaspora libanaise et symbole pour certains du génie entrepreneurial national, sa chute a choqué beaucoup de ses compatriotes.

La classe politique est maintes fois montée au créneau pour dénoncer les conditions de son arrestation, tandis qu'une campagne d'affichage publicitaire privée sous le slogan "Nous somme tous Carlos Ghosn" a envahi en décembre les rues de la capitale.

"Il y a, si vous voulez, une suspicion légitime quant à l'objectivité de cette enquête et je parle de la forme, n'est ce pas? On ne traite pas Carlos Ghosn comme on traiterait Pablo Escobar", avance M. Sader.

Ces dernières années, les allers-retours au Liban de M. Ghosn, petit-fils d'immigré, qui a vécu dans le pays entre ses 6 et 17 ans, se faisaient plus fréquents. D'après une enquête du Washington Post, huit de ses vols en partance de Beyrouth ont été enregistrés durant les sept semaines précédant son inculpation à Tokyo.

Pour Choukri Sader, l'ex-magnat de l'automobile âgé de 64 ans "se préparait à passer une partie de sa retraite ici, sans doute à la recherche d'une chaleur humaine qu'il ne trouvait ni à Paris ni à Tokyo".

Vos commentaires