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Patrick Ackermann, "lanceur d'alerte" à l'origine du procès France Télécom

Patrick Ackermann,
Patrick Ackermann le 11 juin 2019 à ParisKenzo TRIBOUILLARD

"Lanceur d'alerte" et "cote numéro un" du dossier d'instruction France Télécom, qui en compte des milliers, Patrick Ackermann, 59 ans, délégué SUD-PTT, a été le premier à porter plainte contre son entreprise, un acte décisif ayant permis le procès en cours.

Cet homme de grande taille, au regard clair, imperturbable, rechigne pourtant devant ce qualificatif. "C'est l'aboutissement d'une démarche collective, construite pendant trois ans, dans laquelle certains ont joué un rôle important", rectifie-t-il.

Il parle de "rencontres" déterminantes entre des hommes et des femmes, syndicalistes, médecins, inspecteurs du travail, cabinets d'expertise, "investis d'une mission", qui "ont décidé d'aller plus loin", et préfère évoquer le "bon alignement des planètes" plutôt que son cas personnel.

Ce fils d'instituteurs belfortains, "plutôt syndiqués" et "bien ancrés à gauche", "sensibles aux questions d'égalité et de justice sociale", se voit plutôt comme "un syndicaliste atypique qui n'a pas hésité à prendre des chemins novateurs".

Il juge son parcours "assez ordinaire": né à Belfort, "ville moyenne", ayant connu "l'essor économique d'Alstom" avant sa chute, "l'usine" et "l'intérim"; ayant grandi dans un quartier populaire, où immigration rimait avec "solidarité" et "intégration", avant de "monter à Paris" sans le bac.

C'est avec ce bagage qu'arrivé dans la capitale, il passe pourtant un concours et entre à France Télécom en 1987: une entreprise publique "jeune", "pétrie de service public", qui a joué pour lui, "comme pour tant d'autres", le "rôle d'ascenseur social" avec "un débat constant sur le sens du travail". Il y occupera différents postes de technicien et prendra rapidement des responsabilités syndicales jusqu'à devenir délégué central.

- Descente aux enfers -

A partir de 1996 cependant, il décrit une "longue descente aux enfers" avec la "privatisation" progressive du dernier fleuron européen des télécommunications, qui culminera avec la "spirale des suicides" entre 2007 et 2009 et le départ forcé de 22.000 salariés. L'opérateur public a été privatisé en 2004 puis est devenu Orange en 2013.

Dans leur enquête, les juges d'instruction ont retenu le cas de 39 salariés du groupe: 19 se sont suicidés, 12 ont tenté de le faire et huit ont connu un épisode de dépression ou un arrêt de travail. Des milliers d'autres sont concernés mais beaucoup ont quitté l'entreprise et ne se sont pas portés parties civiles.

Patrick Ackermann se remémore avec effroi et tristesse "des situations de stress majeures" qui "ne débouchaient sur rien" malgré les alertes des syndicats, de la médecine du travail et la création, avec la CFE-CGC, d'un "observatoire du stress et des mobilités forcées".

La persévérance de son combat finira par payer. Relayé par les CHSCT (comités d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail) nationaux et locaux, aujourd'hui supprimés du Code du travail car fusionnés avec d'autres instances dans les Conseils sociaux et économiques, mais aussi les médecins et inspecteurs du travail et les cabinets d'expertise, il finira par l'être aussi largement par la presse.

Sa plainte sera déposée en décembre 2009 au nom de la fédération SUD-PTT pour "mise en danger de la vie d'autrui, entraves aux instances représentatives du personnel (IRP) et harcèlement moral institutionnel". M. Ackermann a également porté plainte à titre individuel.

Une démarche "difficile", qui a suscité des "débats houleux au sein même de la fédération" syndicale, se souvient-il : "pour certains, c'était mettre en cause l'ensemble des salariés".

Il a quitté ses fonctions syndicales en 2014 pour les reprendre en 2019 afin de préparer le procès, "une victoire" qui "arrive à un moment de grande défaite", dit-il, dénonçant un "recul massif de tous les amortisseurs sociaux, des droits des salariés et de toute la démocratie du travail, bafouée".

Mais pour "vivre debout", rien de tel que "l'engagement", dit-il, appelant les jeunes générations à "relever le défi" et à "inventer de nouvelles voies".

France-Télécom, devenue Orange, et ses anciens dirigeants, est la première entreprise française du CAC 40 à être jugée en correctionnelle pour harcèlement moral institutionnalisé.

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