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Six mois après les inondations, la difficile reconstruction de l'Aude

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Le vieil homme a du mal à retenir ses sanglots devant sa maison, face à l'église de Villegailhenc. Elle "a vu passer dix générations", raconte-t-il, mais, après les meurtrières inondations d'octobre 2018 dans l'Aude, elle est promise à la destruction.

"Nous étions cinq enfants, nous sommes tous nés dans cette chambre, c'est la maison de ma famille", soupire Pierre Roger, 77 ans, en levant les yeux vers le premier étage de la bâtisse à l'intérieur de laquelle l'eau était montée jusqu'à 2,60m.

"Quand on nous dit qu'on va la détruire, c'est inimaginable", ajoute-t-il, encore bouleversé par la mort dans le déluge de deux voisines avec qui il "papotait la veille, sur le banc" près de l'église.

Au total, 14 personnes sont mortes dans ce sinistre, dont six à Trèbes.

En quelques heures, en cette nuit du 14 au 15 octobre de l'an dernier, il tombera sur l'Aude l'équivalent de trois mois de précipitations. Voire "une année", à Villegailhenc, "épicentre" des orages selon le maire Michel Proust.

Quand le jour se lève sur les vallées entre Montagne Noire et Carcassonne, le spectacle est terrible: à Villegailhenc, deux ruisseaux devenus torrents, le Trabel et le Merdeau, ont emporté le pont, coupant le village en deux, et dévasté deux rues et leurs habitations.

Partout, des carcasses de voitures s'entassent, des arbres sont arrachés, des routes coupées, des maisons ou commerces ravagés. Des habitants ont passé la nuit dans les combles, comme le médecin de Villegailhenc, voire dans un arbre.

A Trèbes, la plaine sur la rive droite de l'Aude n'est plus qu'un immense lac.

- "On a la vie" -

Six mois après, le traumatisme est encore présent, ravivé pour certains par la détresse de voir disparaître une maison dorénavant située en "zone rouge" par l’État. Pour d'autres, c'est toutefois un soulagement de quitter un secteur inondable.

A Villegailhenc, 38 maisons vont être détruites, à Trèbes, une vingtaine.

L'impatience, voire la colère, animent aussi ceux qui se battent encore avec les assurances, même si, selon le préfet de l'Aude, 70% des dossiers de particuliers ou d'entreprises ont été traités.

Reste "qu'il y a énormément de sinistrés qui n'ont pas touché les enveloppes pour réaliser les travaux", assure M. Proust. "Ça traîne", déplore-t-il, alors que les hébergements d'urgence, de six mois, arrivent à terme.

Mais il y aussi la reconnaissance envers l'élan de solidarité qui a porté les sinistrés, et la compassion envers ceux qui ont tout perdu ou pleurent la mort d'un proche.

"Nous, au moins, on a la vie", dit une femme dont le mari, handicapé, était seul à la maison cette nuit-là et a vu, impuissant sur son fauteuil roulant, l'eau monter.

Malgré tout, la vie reprend son cours, des familles retrouvent leur maison, des entreprises reprennent peu à peu leur activité, à l'image de B.M.F., une société trébéenne de bâtiment.

- "Reconstruction" -

Après avoir "tout perdu: machines, camions, stock, j'ai repris l'activité ravalement, mais pas encore le négoce", dit Latifa Ech-Chetouani.

"On met tout en œuvre pour oublier ce qu'il s'est passé", confie cette cheffe d'entreprise de deux salariés qui ont été mis au chômage partiel, financé en partie par l’État. Celui-ci a consacré 11 millions d'euros pour soutenir les entreprises locales.

Pour les collectivités, il s'agit d'envisager l'avenir. "Un travail de titan, avec un double enjeu, explique Eric Menassi, le maire de Trèbes: "la reconstruction urbanistique", garantissant la sécurité des habitants et l'équilibre entre les quartiers, "mais aussi la reconstruction psychologique".

A Trèbes, commune de 5.700 habitants endeuillée quelques mois plus tôt par un attentat jihadiste, quelque 300 familles, ont été sinistrées. Et la ville a perdu deux écoles, une maison de retraite et sa piscine.

"Pour dessiner les contours de la ville de demain", les habitants seront associés à la réflexion tant à Trèbes qu'à Villegailhenc où "la priorité, c'est conserver le maximum d'habitants et en récupérer même plus", dit Michel Proust. Même si le maire se heurte au manque de foncier. Un autre défi à relever.

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