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Syrie: à Alep, les pénuries énergétiques ponctuent la vie des habitants

Syrie

Dès qu'ils ont aperçu le camion distribuant des bonbonnes de gaz, les résidents du quartier de Salaheddine à Alep (nord) se sont spontanément précipités, formant une queue sur 200 mètres le long d'une des artères de l'ancienne capitale économique de Syrie.

Supervisée par des membres du comité municipal et des forces de sécurité, ces habitants attendent patiemment de recevoir à tour de rôle leur provision.

Des hommes grimpent à l'arrière du camion pour distribuer les bouteilles cylindriques à l'apparence usée. Le maire du quartier note lui les données personnelles de chaque bénéficiaire.

Oum Bader fait partie de ces "heureux" élus. Tout sourire, elle titube en tirant, non sans épreuve, le grand récipient qu'elle vient d'acheter.

"Cela fait trois jours que je viens ici chaque matin. Aujourd'hui, j'ai eu de la chance, j'ai pu obtenir une bonbonne de gaz", se réjouit cette femme vêtue d'une longue robe et d'un voile noir.

Depuis décembre, attendre des heures dans une queue pour obtenir quelques litres de gaz fait partie du quotidien des habitants de Salaheddine, qui subissent une pénurie d'ampleur inédite des dérivés pétroliers dans le pays.

Outre Alep, capitale du nord reprise fin 2016 au terme de combats dévastateurs, la crise a touché d'autres villes contrôlées par le régime, suscitant une vague de mécontentement populaire.

Les coupures récurrentes de courant et la flambée du prix du mazout se sont greffées à une hausse de la consommation de gaz avec l'hiver.

L'ampleur de la crise a été jusqu'à pousser le président Bachar al-Assad à reconnaitre, lors d'un discours dimanche, de "vraies souffrances", qu'il a aussitôt imputées aux sanctions économiques contre la Syrie et à la distribution inégale entre provinces.

"Salaheddine est le quartier le plus peuplé d'Alep. Il abrite près de 25.000 familles alors que nous recevons environ que 200 bonbonnes de gaz par jour", déplore auprès de l'AFP le maire du quartier, Hassan al-Jok.

Il dit espérer une amélioration de la situation "à l'approche du printemps".

- "Sanctions punitives" -

M. Jok impute lui aussi la crise actuelle aux sanctions occidentales, qui visent à "punir" la population syrienne et à "combattre ses moyens de subsistance".

Depuis le début du conflit en 2011, les Etats-Unis et l'Union européenne ont imposé une série de sanctions visant, entre autres, les importations d'hydrocarbures.

En novembre, le Trésor américain avait menacé d'imposer de nouvelles restrictions à l'encontre d'entités impliquées dans des transactions pétrolières avec Damas.

Ce même mois, Washington s'était mobilisé contre un réseau international permettant au "régime iranien (de) fournir, via des entreprises russes, des millions de barils de pétrole au gouvernement syrien".

Les sanctions occidentales ont contribué à la disette actuelle, a conclu une commission officielle de lutte contre les monopoles, selon laquelle la Syrie importe jusqu'à 80% de ses besoins en énergie de "pays alliés".

Avant la guerre, le pays bénéficiait d'une relative autonomie énergétique, mais son secteur pétrolier et gazier a subi depuis 2011 des pertes estimées par les autorités à 74 milliards de dollars, alors que les principaux champs pétroliers échappent toujours au contrôle de Damas.

Les besoins actuels de la Syrie sont estimés à 130.000 bonbonnes de gaz par jour.

Le mois dernier, le ministre du Pétrole et des Ressources minérales, Ali Ghanem, a annoncé au Parlement que des efforts étaient en cours pour stimuler la production locale de gaz et identifier des ressources alternatives pour satisfaire la demande croissante.

- Mauvais pour les affaires -

Si le gouvernement tente d'atténuer l'impact de la crise en vendant la bonbonne au prix subventionné de 2.700 livres syriennes (environ cinq dollars), l'offre limitée a contraint les habitants à l'acheter à des vendeurs privés au double de ce prix, selon plusieurs témoignages.

Les entreprises et les restaurants locaux sont les premiers à en pâtir.

Dans le quartier d'al-Hamidiyé, à Alep, le propriétaire d'un restaurant de poulet ferme désormais son enseigne plus tôt qu'à l'accoutumée.

"Depuis le début de la crise, nous avons réduit (...) les heures de travail pour éviter une fermeture complète", explique Mohammad Fattouh.

"Nous ne pouvons pas faire la queue pendant des heures pour acheter du gaz, nous sommes obligés de nous en procurer en payant plus cher" au marché noir, poursuit cet entrepreneur âgé de 50 ans.

La crise s'est également invitée dans les plats de ce gérant. Sa femme, Oum Abdou, affirme éviter la cuisinière et privilégier les salades et les mets froids pour limiter la consommation de gaz.

"Nous sommes habitués aux coupures de courant et aux pénuries de mazout, mais pas à celles de gaz, qui est un produit de première nécessité", soupire-t-elle.

"Obtenir une bonbonne de gaz est devenu un rêve qui s'ajoute à la liste des rêves de l'habitant modeste d'Alep".

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