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Trudeau accusé de pressions sur la justice: décryptage d'une crise sans précédent

Trudeau accusé de pressions sur la justice: décryptage d'une crise sans précédent
L'ancienne ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould a témoigné pendant près de quatre heures le 27 février 2019 devant les députés canadiens.Lars Hagberg

L'ex-ministre canadienne de la Justice a provoqué la pire crise politique du mandat de Justin Trudeau en affirmant que le Premier ministre et son entourage avaient fait pression pour qu'elle évite un procès au géant du BTP SNC-Lavalin. Une affaire qui n'en finit pas de rebondir: explications.

- De quoi Trudeau est-il accusé ? -

Selon Jody Wilson-Raybould, Justin Trudeau, l'un de ses ministres et une dizaine de proches conseillers ont multiplié entre septembre et décembre 2018 les pressions "inappropriées", parfois assorties de "menaces voilées", pour qu'elle intervienne dans une procédure judiciaire en cours.

Objectif selon elle: l'inciter à faire pression sur la directrice des procureurs, indépendante du pouvoir politique, pour qu'elle négocie un accord à l'amiable avec le géant du BTP SNC-Lavalin. Ce qui éviterait un procès à cette société au coeur d'une enquête sur un vaste scandale de corruption avec la Libye.

Mme Wilson-Raybould n'a pas cédé et la procédure suit son cours. Mais elle accuse le chef du gouvernement libéral d'une tentative d'ingérence politique dans le cours de la justice.

Ces allégations ont été révélées le 7 février par le quotidien Globe and Mail. L'ancienne ministre les a confirmées elle-même mercredi devant la commission de la Justice de la chambre des Communes.

- Pourquoi venir à la rescousse de SNC-Lavalin ? -

Un accord hors cour aurait entraîné l'abandon des poursuites judiciaires, en échange d'une forte amende. C'est la solution recherchée par les actuels dirigeants du groupe, qui ont fait un intense lobbying en ce sens auprès du gouvernement, selon la presse.

Le groupe québécois est accusé depuis 2015 de corruption pour avoir versé 48 millions de dollars canadiens de pots de vin (32 millions d'euros) à des responsables libyens du temps du dictateur Mouammar Kadhafi, entre 2001 et 2011, pour décrocher d'importants contrats dans ce pays.

Or le groupe québécois, basé à Montréal, est l'un des principaux employeurs privés du pays, avec 9.000 salariés au Canada.

En cas de condamnation pénale, SNC-Lavalin se verrait interdire tout contrat public pendant 10 ans au Canada, ce qui menacerait son avenir économique.

- Quelle est la position du gouvernement ? -

M. Trudeau dément toute tentative de pression, affirmant qu'il s'agissait de simples discussions visant à chercher les moyens d'éviter "une perte potentielle de 9.000 emplois".

Ces emplois se trouvent principalement en Ontario et au Québec, tout comme la circonscription du député Justin Trudeau, à Montréal. L'opposition le soupçonne donc d'une manoeuvre électoraliste.

Le Premier ministre n'a cessé de réaffirmer qu'il avait toujours respecté l'indépendance de son ancienne ministre de la Justice, qui bénéficie d'un statut à part au sein du gouvernement.

- Quelles conséquences politiques pour Trudeau ? -

Les révélations du Globe and Mail ont fait l'effet d'une bombe politique au Canada, à quelques mois des élections législatives d'octobre.

Mme Wilson-Raybould, une autochtone rétrogradée au poste de ministre des Anciens combattants à la faveur d'un mini-remaniement début janvier, a démissionné avec fracas quelques jours plus tard. Suivie par le plus proche conseiller du Premier ministre.

"Je pense que si les Libéraux n'avaient pas remplacé Mme Wilson-Raybould en janvier, on n'aurait peut-être jamais entendu parler de cette affaire", explique à l'AFP Daniel Béland, politologue à l'université McGill de Montréal.

Ces accusations pèsent d'autant plus lourd que M. Trudeau n'a cessé de réaffirmer l'indépendance de la justice canadienne dans la procédure d'extradition en cours de la responsable du géant chinois Huawei, Meng Wanzhou, arrêtée au Canada à la demande des Etats-Unis.

L'opposition conservatrice, requinquée par cette affaire, a immédiatement demandé la démission de M. Trudeau et l'ouverture d'une enquête.

"M. Trudeau n'est pas sorti de l'auberge", selon M. Béland. "Son image est affectée, surtout à l'extérieur du Québec. Pour un Premier ministre qui se vantait d'être un féministe et un ardent défenseur de la réconciliation avec les peuples autochtones, ça crée une dissonance qui ne lui est pas favorable."

Un sondage publié la semaine dernière donnait pour la première fois les Conservateurs en tête des intentions de vote, devant les Libéraux de M. Trudeau.

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