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U.S. Steel supprime des emplois en Slovaquie, craintes pour l'industrie européenne

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La lumière de l'aube perce les vitres embuées du tramway où des ouvriers slovaques en route pour l'usine de U.S. Steel à Kosice discutent de leur avenir après avoir appris que leur employeur compte licencier 20% d'entre eux d'ici deux ans.

La brume matinale se lève derrière les cheminées du complexe sidérurgique construit à l'époque communiste. Avec ses 12.000 travailleurs, c'est le plus grand producteur d'acier intégré d'Europe centrale.

C'est aussi le premier employeur dans l'Est de la Slovaquie, un pays de la zone euro de 5,4 millions d'habitants dont l'économie repose sur l'automobile.

Avec un taux de chômage d'environ 8% dans la région - la moyenne nationale est de 4,9% - les licenciements seront douloureux.

"Tout le monde a peur. Des jeunes ont pris des crédits. Que feront-ils s'ils perdent leur job ?", demande Jozef, un ouvrier avec vingt ans d'expérience.

U.S. Steel, basé à Pittsburgh, explique les suppressions d'emplois par les importations d'acier bon marché produit hors de l'UE, et les mesures de protection de l'environnement qui font monter le prix de l'électricité.

L'industrie européenne qui utilise l'énergie produite avec du charbon est touchée par les taxes imposées par le système communautaire d'échange de quotas d'émission ETS.

Le patron de U.S. Steel James Bruno a annoncé en juillet des suppressions de "2.500 emplois vers la fin de 2021" à Kosice et dans ses filiales, "pour protéger l'activité et rester compétitif".

Martin Vlachynski, analyste à l'Institut d'études économiques et sociales de Bratislava, relève que partout en Europe les fabricants d'acier sont confrontés à ce problème et qu'il n'existe pas de solution facile.

L'acier bon marché d'Asie, les suites de la guerre commerciale entre les USA et la Chine, et la taxation des émissions polluantes par l'UE rendent les aciéries européennes "moins compétitives", dit-il à l'AFP.

En mai, l'association Eurofer a demandé à l'UE d'aider son secteur, alors que l'Europe a été inondée par de l'acier bon marché, repoussé vers l'UE en raison des taxes américaines imposées en 2018.

- Peu d'investissements -

Les ouvriers entrant dans l'usine croisent ceux qui viennent de terminer le service de nuit.

Ce rituel industriel remonte à 1965, date à laquelle le premier haut fourneau a été allumé à Kosice. Le complexe produit aujourd'hui environ 4,5 millions tonnes d'acier par an, ses ventes pèsent 2,7 milliards d'euros pour un bénéfice de 89 millions d'euros après impôt en 2018.

Certains travailleurs pensent que la mondialisation n’est pas seule responsable des suppressions d'emplois et incriminent l'insuffisance d'investissements.

"Je travaille avec un outil fabriqué il y a 54 ans", dit Dusan Tittek, opérateur de turbine.

"Cette entreprise a fait de l'argent, mais tout partait aux Etats-Unis. Maintenant elle devrait investir davantage pour survivre, mais ne le fera pas", pense l'homme de 58 ans qui y a passé quarante ans.

Le porte-parole de U.S. Steel Kosice, Peter Baca, rejette cette accusation et souligne que l'entreprise a investi "deux milliards de dollars" depuis l'acquisition des aciéries en 2000.

D'autres employés estiment que les licenciements ont pour but de mettre la pression sur le gouvernement de Bratislava afin d'obtenir des exemptions fiscales ou d'autres avantages.

"Quand ils veulent quelque chose, ils invoquent des menaces et le gouvernement cède", dit à l'AFP un électricien qui se présente comme Stefan.

Emil Machyna, président de la fédération syndicale OZ KOVO, partage les vues des ouvriers.

Une entreprise qui n'investit pas, perd de sa valeur... ce n'est qu'une question de temps avant qu'elle fasse faillite", déclare-t-il à l'AFP, qualifiant de "solution à très court terme" l'idée d'améliorer la rentabilité par des suppressions d'emplois.

Jusqu'à présent, l'entreprise n'a annoncé aucun plan social.

- "Pas de solution" -

Entourée par d'élégantes résidences aristocratiques du XVIIIe ou XIXe, la vieille ville de Kosice comprend une zone piétonne animée, remplie d'estivants.

Mais à la mairie de la ville de 240.000 habitants l'ambiance est mélancolique. "Il est question d'environ 2.500 familles, c'est une tragédie", dit le maire Jaroslav Polacek, lui même ancien employé des aciéries, qui se dit déterminé à empêcher les licenciements.

Citant une stratégie adoptée en Pologne, Polacek souhaite que la Slovaquie réduise les coûts de U.S. Steel en réduisant celui des droits d'émission.

Le Premier ministre Peter Pellegrini compte aborder la question avec la Commission européenne, a indiqué à l'AFP la porte-parole du gouvernement Patricia Macikova.

Ursula von der Leyen, bientôt présidente de la Commission, a annoncé le mois dernier en Pologne, pays très dépendant du charbon, que l'UE lancerait un fonds de transition énergétique pour inciter les pays membres à abandonner les combustibles fossiles.

Mais l'analyste slovaque se garde d'être optimiste, évoquant d'autres aspects du problème.

Imposer des droits de douane ou des taxes carbone sur les importations d'acier asiatique ferait augmenter les coûts pour l'industrie automobile et le BTP, estime Martin Vlachynski, et affaiblirait leur compétitivité.

"En réalité il n'existe pas de solution", conclut l'expert.

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