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"Nous, on te croit": le féminisme vent debout en Espagne après une affaire de viol

Une manifestante clame son indignation le 26 avril à Madrid, après un jugement ayant refusé de retenir le viol contre cinq hommes ayant abusé d'une jeune femmeGABRIEL BOUYS

"Ma soeur, je te crois!". Le mouvement féministe espagnol a encore démontré sa force en déferlant dans les rues, jeudi et vendredi, après un jugement refusant de retenir le viol contre cinq hommes ayant abusé d'une jeune femme de 18 ans.

Les cinq hommes, qui se surnommaient eux-mêmes "la meute", ont été condamnés jeudi à neuf ans de prison pour "abus sexuel" aggravé d'"abus de faiblesse".

Aussitôt, des milliers de personnes, en majorité des femmes mais aussi des hommes, ont manifesté à Barcelone, Madrid et dans d'autres villes pour clamer leur indignation.

A tel point que vendredi le gouvernement a annoncé qu'il se pencherait sur une éventuelle proposition de réforme du code pénal.

L'affaire remontait à juillet 2016, pendant les festivités de la San Fermin à Pampelune (nord), où cinq Sévillans âgés de 27 à 29 ans avaient entraîné une jeune Madrilène dans un hall d'immeuble, abusant d'elle collectivement. Ils l'avaient laissée là, à demi-nue, après avoir pris le soin de lui enlever son portable.

Puis ils s'étaient envoyé, en s'en vantant, une vidéo de leurs actes, devenue la principale pièce à conviction du procès.

"Il est indiscutable que la plaignante s'est trouvée soudain dans un lieu étroit et caché, entourée par cinq mâles plus âgés et ayant une forte carrure qui l'ont laissée impressionnée et sans capacité de réaction", lit-on dans le jugement.

"Les vidéos montrent la plaignante cernée et collée au mur par deux des accusés... elle a un rictus absent, et garde les yeux fermés", est-il ajouté.

Cependant les juges n'ont pas retenu le viol, mais la qualification moins grave "d'abus sexuel", en estimant que sans être consentante, la victime n'avait pas non plus manifesté d'opposition.

Condamnés à neuf ans, les cinq hommes pourraient être remis en liberté conditionnelle bien avant.

- Question blessante -

Le Code pénal espagnol ne retient le viol qu'en cas de "violences" ou "d'intimidation" prouvées.

Un critère débouchant sur une question "blessante", qui indigne les Espagnoles, soulignait le quotidien El Pais dans un éditorial: "Quel degré de résistance doit opposer une personne pour éviter le viol, sans risquer sa vie (...) et être reconnue comme victime?". Autrement dit, faut-il se débattre pour que la justice admette que l'on a été violée?

Cette interprétation a débouché sur la dénonciation féministe d'un "concept de violence pensé depuis l'expérience masculine", résume la professeure de Sciences politiques Mariam Martinez Bascunan.

"On en a marre. Ce qui s'est passé est une honte et c'est le produit d'une culture machiste et patriarcale", a tempêté une haute dirigeante du Parti socialiste, Adriana Lastra, comme d'autres personnalités de gauche. A droite, on a plus prudemment souligné que le jugement pouvait être contesté en appel.

Les Espagnoles sont donc encore descendues dans la rue après des manifestations déjà massives pour leurs droits le 8 mars, sans doute parmi les plus importantes en Europe.

"L'Espagne a été pionnière en termes d'égalité", explique à l'AFP Soledad Murillo, ancienne secrétaire d'Etat socialiste chargée de ce dossier, entre 2004 et 2008, pour expliquer cette mobilisation.

Le pays a été l'un des premiers à se doter d'une loi spécifique pour condamner les violences faites aux femmes en 2004.

Et les féministes espagnoles s'étaient aussi fortement mobilisées contre une loi qui aurait considérablement restreint le droit à l'avortement, au point de provoquer le départ du ministre de la Justice conservateur Alberto Ruiz Gallardon en 2014, note aussi Mariam Martinez Bascunan.

Il y a "une prise de conscience chez les filles plus jeunes de ce que leurs grand-mères ont perdu", explique Soledad Murillo, rappelant que pendant les 40 ans de dictature de Francisco Franco jusqu'en 1975, "il fallait l'autorisation du mari pour travailler", mais aussi des autorisations spéciales "pour sortir du pays ou conduire".

Le mouvement féministe espagnol embrasse donc pleinement une "quatrième vague" de revendications des femmes dans le monde, qui s'est manifestée notamment à travers les "Me too" (moi aussi) aux Etats-Unis, après la conquête de droits politiques et sociaux, dont le droit à disposer de son corps, estime Soledad Murillo.

Le mouvement est stimulé par "une tradition contestataire" que l'Espagne a manifestée ces dernières années à plusieurs reprises, notamment lors du mouvement des indignés en 2011, explique Mariam Martinez-Bascunan.

Le parquet et la région de Navarre - partie civile dans la procédure à Pampelune - ont annoncé qu'ils feraient appel du jugement.

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