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Bosnie: trois présidents, pas de gouvernement, bienvenue chez Ubu

Bosnie: trois présidents, pas de gouvernement, bienvenue chez Ubu
Le représentant serbe dans la présidence tripartite, Milorad Dodik (c), et ses homologues croate et bosniaque, Zeljko Komsic (g) et Sefik Dzaferovic (d), le 9 juillet 2019 à SaravejoELVIS BARUKCIC

Bienvenue en Bosnie, pays morcelé et paralysé, toujours sans gouvernement un an après les législatives et dirigé par trois coprésidents qui ne s'accordent même pas sur le drapeau du pays.

Le représentant serbe dans la présidence tripartite, Milorad Dodik, reçoit volontiers les délégations étrangères dans ses bureaux de Sarajevo-est, quartier périphérique où se sont regroupés les Serbes après la guerre intercommunautaire (1992-95, 100.000 morts). N'y flotte que le drapeau de la Republika Srpska, l'entité serbe, pas celui de la Bosnie. Pour Milorad Dodik, le pays qu'il copréside avec ses pairs croate et bosniaque, n'est qu'"un concept raté".

Les institutions s'organisent selon un système complexe, né de l'accord de paix de Dayton (1995) et bâti selon des lignes communautaires, avec deux entités autonomes, la Republika Srpska et une fédération croato-bosniaque, reliées par un gouvernement central.

Ce dispositif est censé respecter les droits des "trois peuples constitutifs", Bosniaques (musulmans, 50% de la population), Serbes (orthodoxes, un tiers) et Croates (catholiques, 15%). Sans se préoccuper des "ostali", les "autres", juifs, roms ou ceux qui refusent de s'identifier à ces trois catégories.

En octobre 2018, les partis nationalistes avaient encore remporté les législatives. Entre deux anathèmes, leurs responsables s'emploient depuis à bâtir une coalition. Après le scrutin de 2012, il leur avait fallu 16 mois. Le temps qui passe donne raison à ceux qui pensent que ce record sera battu.

- 'On peut faire sans' -

"C'est un cirque dont nous sommes les spectateurs. Certains regardent, d'autres, ceux qui ne sont pas encore lobotomisés, abandonnent" et émigrent, résume Nejra Hadzic, étudiante en architecture à Sarajevo. "Comment comprendre une démocratie où le Premier ministre est aussi président du Parlement? Dont le président dit tous les jours que son pays ne doit pas exister?", s'interroge-t-elle.

Cadre du principal parti bosniaque (SDA), Denis Zvizdic dirige le gouvernement technique qui expédie les affaires courantes, mais est aussi président du parlement, au mépris de la séparation des pouvoirs.

"Le fait que nous n'ayons pas de conseil de ministres depuis un an est la preuve que nous n'avons pas besoin de la Bosnie. C'est évident, on peut faire sans", a dit récemment Milorad Dodik.

La présidence est censée désigner le Premier ministre. Mais ses membres croate et bosniaque, Zeljko Komsic et Sefik Dzaferovic, conditionnent la désignation d'un candidat de Milorad Dodik à son accord à un rapprochement avec l'Otan. Une ligne rouge pour cet ancien favori des Occidentaux, qui s'est mué en prorusse, admirateur revendiqué de Vladimir Poutine et objet de sanctions financières aux Etats-Unis.

- Lutte russo-américaine -

Pour l'historien et diplomate Slobodan Soja, les Américains sont responsables pour avoir sciemment imposé la question de l'OTAN dans l'objectif de laisser à l'écart du pouvoir le parti de Milorad Dodik. "Les intérêts de deux superpuissances (la Russie et les Etats-Unis) se confrontent en Bosnie" et celle-ci "en paye le prix", poursuit Slobodan Soja.

Selon la Fondation Robert Schuman, un centre de réflexion pro-occidental, "le grand intérêt de la Russie, son obsession même, c'est d'éviter que la Serbie et la Bosnie-Herzégovine ne deviennent membres de l'Otan".

Aucun acteur local n'est prêt à "des concessions, qui seraient interprétées aux yeux de sa communauté comme un signe de faiblesse et une défaite", poursuit l'analyste politique Tanja Topic.

Ce blocage a des conséquences pour ce pays, l'un des plus pauvres d'Europe, en proie à un clientélisme et une corruption endémiques.

Il gêne la gestion des migrants bloqués par milliers sur son territoire et empêche la ratification de 45 accords, bloquant ainsi, selon Denis Zvizdic, un milliard d'euros d'investissements, notamment d'infrastructures terriblement déficientes.

"La pire conséquence, c'est que tout ça est devenu normal aux yeux des citoyens. Comme si cela ne les concernait plus", dit Tanja Topic. Leur seule réaction? "On plie bagage...", dit-elle.

Selon les chiffres de 2018 d'Eurostat, 173.000 Bosniens ont quitté leurs pays en cinq ans. Des ONG locales estiment que 50.000 personnes partent désormais chaque année, pour un pays qui comptait 3,5 millions d'habitant en 2013. Comme si chaque année, la France et l'Allemagne perdaient l'équivalent de Marseille ou de Cologne.

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