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Bosnie: un cadavre et une révolte citoyenne inédite depuis 2014

Quand le cadavre de David est découvert fin mars dans un ruisseau de Banja Luka, la police conclut à l'accident. Mais ses proches crient au meurtre, catalysant un mouvement de révolte citoyenne inédit en Bosnie depuis 2014.

A 21 ans, David Dragicevic était un étudiant en informatique apparemment sans histoires de la petite ville de Banja Luka (nord). Sa mort l'a sorti de l'anonymat et en a fait un symbole de la révolte contre les puissants et la corruption.

A trois mois d'élections générales, ce fait-divers est le principal sujet politique dans l'entité des Serbes de Bosnie, la Republika Srpska, dont Banja Luka est la capitale. Mais il mobilise également Croates et Bosniaques, arrivés samedi à Banja Luka de plusieurs villes du pays à une manifestation qui a rassemblé plusieurs milliers de personnes.

Un phénomène rarissime dans un pays de 3,5 millions d'habitants dont la vie politique se décline toujours selon des lignes communautaires, un quart de siècle après la guerre (1992-95, 100.000 morts).

- 'Un jeune du ghetto' -

Chaque soir, des centaines de manifestants réclament "vérité" et "justice" sur une esplanade, rebaptisée "Place de David". Vêtus de T-shirt imprimés avec le portrait de David Dragicevic, un brun aux traits fins et dreadlocks, ils écoutent "Klinac u getu" (Un jeune du ghetto).

Cette chanson a été écrite par le jeune homme. Elle a aussi été reprise par un des plus grands groupes de rock du pays, Dubioza Kolektiv, porte-voix des luttes sociales et politiques, comme lors des manifestations de 2014.

Le père de David, Davor Dragicevic, serveur de 49 ans, vient chaque jour répéter sa conviction que son fils a été "tué". Les manifestants évoquent la rumeur invérifiable d'une bagarre qui aurait mal tourné avec un enfant de puissant, quand la police dépeignait initialement David en consommateur de cannabis et de LSD.

Davor Dragicevic accuse ensuite de "complicité" responsables policiers et magistrats dont il énumère les noms. "Criminels, assassins ! Vous serez atteints par la main de la justice", lance-t-il poing levé. "Assassins !", répond la foule.

Les autorités "ne savent pas (...) comment contrôler" un événement qui "dépasse les divisions communautaires et confessionnelles, ce qui n'arrange pas du tout les ethno-nationalistes au pouvoir", dit l'analyste politique Tanja Topic.

En mai, Davor Dragicevic est allé à Sarajevo, soutenir Muriz Memic qui depuis 2016 accuse les autorités de "protéger" les auteurs de l'"assassinat" de son fils Dzenan, officiellement mort dans un accident de la route.

"Je suis serbe, chrétien orthodoxe. Les assassins de mon fils sont serbes (...) Les criminels et les assassins n'ont ni religion, ni nationalité, juste leur intérêt", a lancé Davor Dragicevic aux manifestants de la capitale, ville très majoritairement bosniaque musulmane.

La défiance des Bosniens pour leurs politiques est profonde. Selon l'ONG "Union pour un retour durable", la situation catastrophique du pays explique l'émigration massive, avec 150.000 départs depuis cinq ans. Dans son dernier classement sur la corruption, Transparency International place la Bosnie au 91e rang, derrière le Kosovo.

Dans son récent rapport, l'Union européenne déplore que "la corruption reste répandue", notamment dans le système judiciaire où "elle doit être combattue plus vigoureusement". "Des progrès substantiels sont également à effectuer sur le respect général des droits de l'Homme", selon l'UE.

- 'La loi ne règne plus' -

"Dans cet Etat, la loi ne règne plus depuis des années. Il n'y pas d'ordre, c'est un trou noir (...) Ils se sont fabriqués un Etat privé ici", "ils sont tous les mêmes, le pouvoir et l'opposition, reliés par la criminalité. Mais ils ne pourront plus faire ce qu'ils veulent", dit à l'AFP Davor Dragicevic.

Cette semaine, il a remporté une première victoire: le parquet a qualifié le décès de David de possible homicide.

A l'approche des élections, le patron de la Republika Srpska Milorad Dodik accuse son opposition de "politiser" un fait-divers. "Il faut que ces rassemblements cessent pour que cette histoire revienne devant les institutions", a-t-il commenté.

Milan, 35 ans, assure que sa mère et lui ne manifestent plus de peur des rétorsions: après avoir participé, "notre boutique de vêtements a reçu trois visites d'inspection, alors qu'ils n'étaient jamais venus en six ans".

D'autres continuent de venir chaque soir écouter le refrain de David: "Il semble que je n'irai pas très loin, car je ne suis qu'un pion dans cette histoire", "je ne suis qu'un jeune du ghetto".

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