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Brexit: dans la petite enclave de Drummully, la crainte du retour des checkpoints

Pour les habitants du "Polype de Drummully", petit territoire irlandais enserré en Irlande du Nord, la vie sans une frontière ouverte est inimaginable et évoque la sombre époque des checkpoints.

La frontière entre les deux Irlande serpente ici dans la campagne verdoyante et dessine un territoire de 10 kilomètres carrés qui s'enfonce en terre britannique mais reste relié à la République d'Irlande par une étroite bande de terre d'une centaine de mètres de large seulement.

A moins d'enfiler les bottes pour traverser des prairies, c'est par la route nationale 54, qui passe par l'Irlande du Nord, que se fait l'accès à ce confetti aux contours de polype.

"A nos yeux, il n'y a pas de frontière parce que c'est une route que nous empruntons tous les jours", explique Bernis McElwain, 40 ans, qui a toujours vécu dans cette région.

Seule une ligne sur le macadam, un changement dans le balisage et des panneaux de limitation de vitesse en kilomètres ou en miles permettent aux automobilistes de savoir dans quel pays ils se trouvent quand ils roulent sur cette voie qui traverse la frontière à quatre reprises en dix minutes de trajet.

Mais à l'heure du Brexit, prévu le 29 mars 2019, cette frontière deviendra la nouvelle limite extérieure de l'Union européenne, ce qui pourrait engendrer de nouveaux contrôles.

- 'Nous n'en voulons pas' -

"Franchement, ce n'est pas faisable, nous n'en voulons pas", prévient John Connolly, qui craint que la vie devienne "impossible". A 59 ans, il a toujours vécu à Drummully, "l'île" comme les quelque 200 locaux surnomment l'endroit.

Les négociateurs britanniques et européens se sont engagés à préserver une circulation sans friction entre l'Irlande et l'Irlande du Nord. Mais la date du divorce approche et la question n'est toujours pas résolue.

"Ils ne savent pas vraiment ce qu'est cette frontière", juge John Connolly. "Ils pensent simplement qu'il y a une route et une intersection. Mais c'est une toute autre histoire quand vous êtes ici".

Eamon Fitzpatrick tient un commerce au bord de la route, une quincaillerie qui fait aussi station-service. Les murs de son local tremblent parfois à cause de l'important trafic routier.

La frontière passe juste devant l'entrée de son magasin mais seule la note qui précise qu'il accepte les paiements en livres comme en euros permet de le deviner.

"Aujourd'hui, on peut monter dans une voiture et rouler vers le nord ou vers le sud sans aucun problème", souligne ce patron, à qui il arrive de traverser la frontière jusqu'à 25 fois par jour.

Une liberté de circulation que les habitants de la quasi-enclave craignent de voir restreinte par de futurs contrôles. "L'humeur générale n'est pas bonne dans le coin", dit Bernis McElwain.

Elle-même est née en République d'Irlande mais a grandi en Irlande du Nord, avant de déménager et de traverser la frontière dans l'autre sens. Sa mère, qui habite toujours en Irlande du Nord, réfléchit désormais à faire construire une maison en République, au cas où une frontière vienne la séparer de sa famille.

- Opportunité de réunification -

L'appréhension est d'autant plus grande que la population se remémore l'époque pas si lointaine des "Troubles", période de violences entre les républicains, qui souhaitaient le rattachement de l'Irlande du Nord à la République d'Irlande, et les unionistes, qui défendaient le maintien de la province dans le Royaume-Uni.

Pendant ce conflit sanglant, qui a pris fin en 1998 avec la signature de l'Accord du Vendredi Saint, le potentiel agricole de l'enclave était sous-exploité, à cause des coûts qu'engendrait le passage des contrôles à la frontière, gardée par des soldats.

Surtout, les gens vivaient dans la peur et l'isolement, souligne Pat Treanor, conseiller municipal Sinn Féin.

"Ils ont passé les 20 dernières années à se reconstruire une vie normale. Ils aiment ça, ils veulent que cela continue, ils ne veulent pas revenir en arrière avec l'installation d'une nouvelle frontière", déclare-t-il à l'AFP.

Le blocage actuel pourrait toutefois représenter une opportunité politique pour son parti qui milite pour la réunification sur l'île d'Irlande.

"Débattre du Brexit ramène l'attention sur cette ligne illogique et contre-nature qui traverse notre pays, estime Pat Treanor. "L'accent mis sur la séparation fait progresser le débat".

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