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De héros à "complices": 5 ans d'opérations d'ONG en Méditerranée

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Italie

Les navires humanitaires Open Arms et Ocean Viking ont à peine conclu leur odyssée. En cinq ans d'opérations en Méditerranée, les ONG sont passées de l'image de doux dingues à celle de héros, avant d'être parfois taxées de complicité avec les trafiquants.

Le 26 août 2014, un premier bateau civil quitte Malte pour secourir des migrants devant la Libye.

L'initiative vient d'un couple millionnaire italo-américain, Christopher et Regina Catrambone: inspirés par le message du pape François contre l'indifférence envers les migrants, ils ont fondé le Moas (Migrant offshore aid station).1826LE

Basée à Malte, l'ONG rachète et aménage un ancien bateau de pêche de 40 mètres, le Phoenix. Equipé de drones, le navire s'élance avec, aux commandes, un ancien commandant de la marine maltaise.

A l'époque, l'opération Mare Nostrum bat son plein, et le Phoenix fait pâle figure au milieu de l'armada déployée par la marine italienne. Pourtant, en deux mois de mission, il participe au sauvetage de 3.000 personnes.

Surtout, à l'automne 2014, l'Italie renonce à Mare Nostrum, dénoncée comme "un pont vers l'Europe" par ses partenaires européens.

Pendant l'hiver, le Moas récolte des fonds pour poursuivre sa mission au printemps, et Médecins sans frontières (MSF) s'organise pour le rejoindre avec le Dignity1 et le Bourbon Argos.

En avril 2015, deux naufrages font plus de 1.200 morts et l'Union européenne renforce ses opérations en mer, avec des moyens aussi importants que Mare Nostrum.

Au même moment, des bénévoles espagnols et allemands se rendent dans les îles grecques, où les arrivées de réfugiés s'accélèrent. Là, naissent de petites ONG qui se déplacent l'année suivante au large de la Libye.

- Aylan Kurdi -

D'autant que les photos du petit Aylan Kurdi, mort en septembre 2015 sur une plage turque, ont provoqué un afflux de dons.

Grâce à cette mmobilisation, l'année 2016 est celle de l'apogée des ONG.

L'Aquarius de SOS Méditerranée et MSF entame ses missions, MSF affrête aussi le Vos Prudence et son immense pont, capable d'accueillir un millier de personnes. Proactiva Open Arms, Sea-Watch, Sea-Eye, Jugend Rettet, Save the Children... se lancent à leur tour.

Selon un rapport des garde-côtes italiens, qui coordonnent toutes les opérations, 25% des 180.000 migrants secourus cette année-là le sont par des ONG. Une proportion qui montera à 40% en 2017.

Mais le printemps 2017 est marqué par le début du soupçon. Le procureur de Catane (Sicile), Carmelo Zuccaro, multiplie les déclarations sur des liens entre les passeurs et certaines ONG. Une partie de la classe politique embraye en tirant à boulets rouges sur ces "complices".

Si de nombreuses enquêtes ont été ouvertes depuis et plusieurs bateaux placés sous séquestre, aucune n'a abouti à une condamnation, pas même à un procès.

Le ministre de l'Intérieur de centre-gauche, Marco Minniti, impose aux ONG un "code de conduite". Même si, au final, les opérations se poursuivent comme avant.

Le réel tournant a lieu à l'été 2017, quand des accords controversés conclus par M. Minniti avec les autorités libyennes provoquent une chute brutale des départs.

Confrontées à de longues périodes d'inaction et aux menaces croissantes des garde-côtes libyens, MSF et Save the Children suspendent leurs opérations, le Moas se tourne vers les Rohingas au Bangladesh.

Ne restent en mer que l'Aquarius et les ONG Proactiva Open Arms, Sea-Watch - qui a racheté le Dignity1 de MSF - et Sea-Eye, rejointes ensuite par Mediterranea, un collectif italien de gauche.

En juin 2018, leur action prend un tour clairement militant.

D'une part, la reconnaissance d'une zone SAR (recherches et secours) libyenne les fait tourner à l'aveugle, puisqu'elle oblige les garde-côtes italiens à renvoyer les appels à l'aide vers Tripoli plutôt qu'à les transmettre aux ONG.

Surtout, l'arrivée au pouvoir à Rome de Matteo Salvini leur ferme les ports italiens et les oblige à des jours d'errance le temps d'une solution diplomatique après chaque sauvetage.

Depuis l'été 2014, les ONG ont secouru directement 120.000 personnes sur les plus de 500.000 arrivées sur les côtes italiennes, selon des statistiques des gardes-côtes et du ministère de l'Intérieur.

Malgré leurs efforts, près de 13.500 migrants sont morts ou disparus au large de la Libye en cinq ans, selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM).

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