Espagne: fin des plaidoiries au premier procès des "bébés volés" du franquisme

Espagne: fin des plaidoiries au premier procès des
Manifestation pour réclamer que justice soit faite pour les enfants volés sous la dictature franquiste, le 26 juin 2018 à MadridOSCAR DEL POZO
Enfants

Les plaidoiries dans le premier procès des "bébés volés" sous la dictature de Franco se sont terminées mardi à Madrid, le parquet ayant requis 11 ans de prison contre un médecin octogénaire qui aurait été l'un des principaux acteurs du trafic d'enfants.

Eduardo Vela, alors obstétricien à la clinique San Ramon de Madrid, est accusé par Inès Madrigal, employée des chemins de fer de 49 ans, de l'avoir séparée de sa mère biologique et d'avoir falsifié son acte de naissance en juin 1969.

Dénoncé depuis longtemps par la presse et des associations de victimes, il est le premier à s'asseoir sur le banc des accusés pour ce trafic qui pourrait avoir touché des milliers d'enfants depuis la dictature de Francisco Franco (1939-1975).

Souvent avec la complicité de l'Eglise catholique, les enfants étaient retirés à leurs parents après l'accouchement, déclarés morts sans qu'on leur en fournisse la preuve, et adoptés par des couples stériles, de préférence proches du régime "national-catholique".

Malgré l'ampleur du scandale, aucune des plus de 2.000 plaintes déposées selon les associations n'a abouti, souvent en raison de la prescription des faits.

Le phénomène aurait donc touché beaucoup plus de familles qu'en Argentine, où quelque 500 nouveaux-nés ont été arrachés à des détenues pendant la dictature militaire (1976-1983) et confiés en adoption à des familles soutenant le régime.

"Cette journée pourrait être historique (parce qu'elle) pourrait déboucher sur un jugement qui considérerait les faits comme établis. Jusqu'à présent nous n'avons que des accusations", a déclaré Guillermo Peña, avocat d'Inès Madrigal. D'après lui, les trois juges du tribunal pourraient prononcer la sentence d'ici à un mois.

- 'Se prendre pour Dieu' -

Avec la complicité d'un prêtre, Inès Madrigal avait été confiée à Inès Pérez, une femme stérile alors âgée de 46 ans, et inscrite - à tort - comme sa fille biologique.

Un prêtre jésuite avait servi de médiateur entre le médecin et la mère d'Inès Madrigal, comme l'a confirmé la marraine de la plaignante, Paz Gordon.

Le procès avait débuté le 26 juin mais avait dû être reporté le lendemain, Eduardo Vela, qui se déplace en fauteuil roulant, ayant été admis aux urgences.

Durant l'instruction, il avait reconnu avoir signé "sans regarder" le dossier médical indiquant qu'il avait assisté à l'accouchement, mais il s'est rétracté lors de la première audience, affirmant ne pas reconnaître sa signature.

À sa sortie du tribunal, Inès Madrigal a dit souhaiter que son cas serve à ce "que l'on puisse ouvrir des milliers de dossiers qui sont clos".

"Se prendre pour Dieu, en changeant la filiation, en falsifiant des actes de naissance, ne peut pas rester impuni", a-t-elle ajouté.

- Caméra cachée -

Six témoins ont comparu mardi, dont une journaliste française, Emilie Helmbacher, qui avait réalisé en 2013 un reportage pour la chaîne France 2 sur le sujet.

Témoignant par vidéo-conférence, elle a raconté que le Dr Vela, filmé en caméra cachée, lui avait laissé entendre qu'il avait confié le nouveau-né à Inès Pérez et précisé qu'elle "n'avait pas payé".

"Il ne nous a donné aucune information" supplémentaire sur les parents biologiques d'Inès Madrigal, dont l'identité est totalement inconnue, a ajouté Emilie Helmbacher.

L'avocat du médecin, Rafael Casas, a assuré que son client n'avait "rien à voir" avec le vol de bébés, critiquant l'usage de déclarations faites hors du tribunal.

Pour l'avocat Enrique Vila Torres, l'un des spécialistes du sujet, ce procès "peut aider moralement" les victimes et les inciter à porter leurs affaires en justice. "Il y a des dizaines de médecins et de religieuses coupables dans toute l'Espagne" encore en vie, assure-t-il.

La pratique du "vol de bébés" est née pendant la répression qui a suivi la guerre civile (1936-1939), les enfants étaient soustraits à des opposantes accusées de transmettre le "gène" du marxisme.

Puis à partir des années 1950, des enfants nés hors mariage, ou dans les familles pauvres ou très nombreuses, ont été visés. Le trafic a perduré sous la démocratie, au moins jusqu'en 1987, cette fois pour faire de l'argent.

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