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L'artiste "pédé chinois" qui secoue l'électro-pop en Espagne

En écho aux insultes l'ayant visé comme homosexuel et immigré venu d'Asie, Chenta Tsai Tseng s'est choisi le nom de scène "Putochinomaricon", traduisez "Putain de pédé chinois", pour dénoncer le racisme présent aussi au sein de la communauté gay.

Chanteur, DJ et écrivain, ce jeune homme fluet de 28 ans s'est fait connaître ces deux dernières années pour ses critiques acerbes des discriminations dans la communauté LGBT (lesbienne, gay, bi, trans) et son rejet du formatage des "marches des fiertés" comme celle qui a lieu samedi à Madrid.

Violoniste et diplômé en architecture, Chenta a créé en 2017 "putochinomaricon", sa réponse rageuse aux injures entendues dans la rue.

"J'ai dit +ça suffit+, je vais commencer à accepter mon corps, mon identité", dit l'artiste espagnol, dans une interview à l'AFP avant de jouer à Madrid.

Il publia alors une première chanson sur Instagram. Deux ans plus tard, il a sorti deux albums, publié une autobiographie et joué dans de grands festivals tels le Sonar et le Primavera Sound à Barcelone.

Chenta parle doucement, pèse chacun de ses mots et émaille l'interview de langage "inclusif", ce qui contraste avec le ton direct et provocateur de ses chansons qui égratignent notamment la génération selfie.

"Que tu sois allé à Majorque et aies dormi au Ritz, que tu te prennes pour le mâle alpha et que tu te la +pètes+ à la gym, que ton père t'ait acheté une Ferrari et que tu parades dans les rues: on s'en fout pas mal de ta putain de vie", chante-t-il ainsi, en espagnol.

- "Tu as la peau jaune" -

Né à Taiwan en décembre 1990, Chenta n'était encore qu'un bébé de 11 mois quand ses parents émigrèrent vers l'Espagne.

A 4 ou 5 ans, c'est en jouant avec un autre enfant qu'il connut la sensation de ne pas être comme les autres: "Il m'a donné le Power Ranger jaune alors que bien sûr je voulais le rose", s'amuse-t-il, "et il m'a dit: +c'est parce que tu as la peau jaune, tu es différent+".

Plus tard, les discriminations ont aussi marqué le temps de la drague amoureuse: "Soit on te rejette simplement après avoir vu, sur photo, que tu es asiatique. Soit on te fétichise et on veut sortir avec toi justement parce que tu l'es".

Il y a même un argot pour ça, relève-t-il: "mashed potato" pour les homosexuels blancs qui ne sortent qu'avec d'autres hommes blancs, "rice queen" pour les hommes non asiatiques mais attirés spécifiquement par eux...

Chenta déplore que la communauté LGBT favorise les hommes blancs, musclés et non efféminés, et que les Gay prides fassent encore peu de place aux "femmes, aux femmes trans, aux handicapés, aux migrants..."

Cependant, "je sens qu'avec le climat politique actuel, on doit favoriser l'union entre nous plutôt que la ségrégation, afin d'atteindre une masse critique", dit-il à Madrid, où la droite est revenue à la mairie à l'issue des municipales de mai, avec le soutien du nouveau parti d'extrême droite Vox, très critique envers le collectif LGBT.

- Le stéréotype du violoniste chinois -

Pour Joan Luna, critique musical du magazine spécialisé Mondo Sonoro, "Putochinomaricon" attire par "une pop électronique très efficace", des performances excentriques mais aussi "des textes qui parlent aux gens".

Chenta est conscient d'être aussi un oiseau rare en tant qu'artiste électro-pop asiatique en Espagne: "comme asiatiques, on nous associe plutôt à des domaines qui ne sont pas liés au divertissement: les mathématiques, les sciences...", dit-il.

Les stéréotypes sont tellement ancrés que son propre père y croyait: il "avait toujours eu l'idée absurde que si vous étiez un (migrant) asiatique, vous ne pouviez faire que trois choses: ouvrir un restaurant, tenir un bazar ou jouer d'un instrument de musique classique", alors que le violoncelliste américain d'origine chinoise Yo-Yo Ma était en vogue.

Chenta obtint finalement un diplôme de violoniste du conservatoire royal de musique de Madrid. Avec un petit problème: "Je détestais le violon", conclut "Putochinomaricon".

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