En ce moment
 

Le gouvernement italien et sa dette reviennent hanter la BCE

Le gouvernement italien et sa dette reviennent hanter la BCE
La BCE détient "22 à 25%" de la dette publique italienne, selon l'économiste Frederik DucrozetDaniel ROLAND
Italie

L'arrivée des populistes au pouvoir en Italie ravive les craintes autour de l'énorme dette du pays, illustrant les périls qui guettent la Banque centrale européenne à l'heure de durcir sa politique monétaire.

"C'est +l'éléphant dans la pièce+, parce qu'on n'a jamais réglé le problème": l'Italie est "le seul pays" très endetté "qui n'est pas entré dans un programme structurel", explique à l'AFP Frederik Ducrozet, économiste chez Pictet Wealth Management.

Vendredi, le premier gouvernement d'alliance entre un mouvement antisystème et un parti d'extrême droite doit prêter serment à Rome. Cette perspective a semé un temps cette semaine la panique sur le marché obligataire, faisant s'envoler les taux d'endettement italiens.

Il n'en fallait pas plus pour ressusciter le spectre de "l'Italexit", surtout dans une Allemagne exaspérée par la dette de ses voisins du Sud: l'économiste Hans-Werner Sinn, de l'institut Ifo, a jugé jeudi "vraisemblable" une sortie italienne de la zone euro.

L'effet d'un tel scénario serait sans commune mesure avec celui des deux crises grecques (2009-2011 et 2015): la dette italienne représente un quart de toute la dette publique en zone euro, contre 2,5% pour la dette grecque.

Déjà, le quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung s'inquiète de la possible "contagion" d'une défiance autour de la dette italienne (130% du PIB) à celle de l'Espagne (98%) ou du Portugal (125%), menaçant à terme la monnaie unique.

- Inflation providentielle -

La Banque centrale européenne, pompier en chef à chaque crise financière, se serait bien passée de ce "cadeau" alors qu'elle fête vendredi son 20ème anniversaire.

Elle préfère pour l'heure laisser passer l'orage. L'institut s'en tient à son vaste programme de rachats d'actifs (le "QE", pour "quantitative easing"), qui implique d'acquérir quelques milliards d'euros d'obligations italiennes chaque mois.

Déjà détentrice de "22 à 25%" de la dette publique italienne, "la BCE ne peut pas être perçue comme aidant spécifiquement un pays", analyse Frederik Ducrozet.

A court terme, la crise italienne a même un effet "paradoxalement positif" pour la BCE, selon l'économiste, en faisant refluer la monnaie unique face au dollar, un mécanisme favorable à la remontée des prix en zone euro - soit l'unique mandat officiel de l'institut.

La banque centrale peut aussi s'appuyer sur les providentiels chiffres d'inflation de mai orientés vers le haut (+1,9% en zone euro, +2,0% en France et +2,2% en Allemagne), qui tombent à pic pour conforter l'abandon progressif du "QE".

Même présente dans tous les esprits, l'Italie devrait donc être tenue à l'écart de la prochaine réunion de politique monétaire de la BCE, le 14 juin: il s'agira surtout de programmer l'arrêt progressif du QE d'ici la fin de l'année, première étape avant une hausse des taux directeurs attendue courant 2019.

- Aucune option "facile" -

Mais le problème n'est en rien réglé et risque de ressurgir à moyen terme, lorsque la remontée des taux ardemment réclamée par certains Etats, en tête desquels l'Allemagne, compliquera le financement des pays les plus endettés, dont l'Italie et l'Espagne.

Or si les deux partis populistes à Rome tiennent leurs promesses de dépenses nouvelles, le déficit italien pourrait monter à "5 à 7% du PIB", calculent les analystes de la banque Warburg, poussant l'Italie à "la confrontation" avec ses partenaires européens.

La BCE pourrait certes dégainer l'arme lourde fourbie en 2012, lorsque son président Mario Draghi s'engageait à faire "tout ce qu'il faudra" pour sauver l'euro: un programme d'achat de dettes souveraines baptisé OMT et jamais utilisé depuis.

Mais l'OMT est conditionné à de strictes réformes structurelles, soit "exactement l'inverse" de ce qu'attend l'électorat eurosceptique italien, rendant une telle issue peu probable, selon Warburg.

Frederik Ducrozet penche plutôt pour "réactiver un précédent programme conçu en 2010, le SMP", politiquement moins explosif pour l'Italie même si l'Allemagne ne manquerait pas de hurler à la gabegie.

"Il n'y a aucune option facile s'il fallait aider l'Italie demain", avertit l'économiste, "et c'est pour cela que la BCE sera très prudente en relevant ses taux".

Vos commentaires