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"Des maisons qui brillent" en Roumanie: les "palais roms" poussent de partout

Dans les champs roumains ou aux abords des villes, d'improbables pagodes asiatiques scintillent de mille ornements, tranchant avec les maisons modestes des alentours: ce sont les "palais roms", un phénomène architectural inédit traduisant la quête de prestige social au sein d'une minorité marginalisée.

Ces palais, apparus par milliers depuis la fin du communisme avec l'enrichissement de certains Roms, sont reconnaissables à leurs proportions imposantes et à leurs façades richement décorées alternant parements en tôle, statues de plâtre et colonnes de marbre. Ils arborent parfois le signe du dollar ou le logo d'une célèbre marque automobile allemande.

Mais ce sont surtout leurs toits - pyramidaux et superposés, faisant penser à des temples d'Extrême Orient - qui surprennent.

Selon l'architecte roumain Rudolf Gräf, auteur d'une étude sur ce sujet, ces toitures représentent une "exacerbation" d'éléments architecturaux typiquement roumains.

Souvent tournée en ridicule et qualifiée de "kitsch absolu", "l'architecture rom reflète, paradoxalement, une partie de l'histoire roumaine, contrairement à l'architecture contemporaine mise en oeuvre par l'Etat lui-même", indique-t-il à l'AFP.

Ces bâtisses diffèrent selon les régions: en Transylvanie (centre) elles s'inspirent des églises catholiques, dans le Banat (sud-ouest) elles copient des constructions néo-classiques, tandis que dans le sud et dans l'est elles réinterprètent le style néo-roumain, rappelant les maisons traditionnelles des paysans ou les bâtisses des boyards, les anciens barons locaux, souligne-t-il.

Réplique de tribunal

Parfois, ces constructions reproduisent simplement un bâtiment officiel ayant marqué l'esprit du propriétaire: à Buzescu (sud), Dan Finutu, Rom aisé mort en 2012, s'était fait construire une réplique du tribunal qui l'avait condamné à la prison pour escroquerie dans les années 1990.

Avec ses dizaines de palais érigés des deux côtés de la rue principale, cette commune de 4.000 habitants située près de la capitale Bucarest représente un concentré de ce phénomène né dans les années 1990.

La chute du régime de Ceausescu fin 1989 a en effet encouragé cette minorité nomade à affirmer son identité, après avoir été réduite en esclavage durant plusieurs siècles puis soumise à une assimilation forcée sous le communisme.

"Les premiers palais ont été construits au début des années 1990, lorsque les Roms ont recouvré une partie de l'or confisqué par les communistes", indique l'un des responsables roms de Buzescu, Costica Stancu, en référence aux pièces d'or transmises de génération en génération par des femmes roms avant d'être saisies par le régime en vertu d'un décret remontant à 1978.

D'autres Roms ont dépensé l'argent gagné en vendant de la ferraille ou en faisant de petits boulots pour bâtir des maisons destinées à briller et à impressionner tout en reflétant la hiérarchie sociale régnant au sein de cette communauté forte d'environ 2 millions de personnes, dont l'essentiel vit toujours dans la pauvreté.

Expression du "prestige et de la réussite" des propriétaires, selon les termes de M. Gräf, ces palais donnent ainsi lieu à une surenchère déchaînée entre voisins: de nouveaux étages, des tours supplémentaires et des colonnes toujours plus imposantes s'ajoutent au fur et à mesure au bâtiment initial, au gré de l'évolution de la fortune -- et des goûts -- des propriétaires.

Or et pauvreté

Ces constructions sont abondamment photographiées par les touristes de passage, même si elles ne se visitent pas. A quelques exceptions près, leurs architectes sont restés anonymes.

Alors que l'essentiel de la minorité rom, forte d'environ deux millions de personnes, vit toujours dans la pauvreté, les sources de financement de ces bâtisses restent le plus souvent obscures.

Paradoxalement, leurs propriétaires n'en occupent souvent qu'une ou deux petites pièces, les grandes salles aux sols recouverts de marbre et aux décorations dorées ne servant que lors d'occasions festives.

"L'entretien est très coûteux", souligne M. Stancu, 72 ans, selon qui le phénomène commence à marquer le pas.

Déjà, nombre des bâtisses de Buzescu semblent désertées et "les palais en construction ne seront pas achevés, faute d'argent", craint le responsable, qui lui-même vit dans une petite maison entourée d'un jardin.

Avec plus de quatre millions de ses ressortissants émigrés ces dernières années, la Roumanie vit un dépeuplement inquiétant, nombre de ses villages ne comptant plus que des personnes âgées.

Une évolution également constatée par Lidia, une sexagenaire propriétaire d'un tel palais à Buzescu. "Les choses ne sont plus comme avant. Les gens sont partis, qui a à Bucarest, qui à l'étranger. Ils veulent y gagner de l'argent et y restent", relève-t-elle amèrement devant l'imposant portail de son domaine.

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