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Oona Doherty, la fille de Belfast qui crève la danse

Oona Doherty, la fille de Belfast qui crève la danse
La chorégraphe et danseuse Oona Doherty lors d'une répétition à l'espace Albert Camus à Bron, en Auvergne-Rhône-Alpes, le 17 septembre 2018JEFF PACHOUD
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Oona Doherty ? "Un choc", "une présence scénique dévastatrice", "sidérante", dit d'elle le monde de la danse qui se l'arrache en France. Elle crève la scène avec "Hard to be soft", une descente en quatre actes dans Belfast.

"En 2016, elle avait présenté son solo aux professionnels et avait renversé tout le monde en l'espace de 8 minutes. Ca lui a ouvert les portes des plus grands théâtres et festivals", raconte à l'AFP Nadia Delcourt chargée de production à la Briqueterie, le Centre de développement chorégraphique national du Val-de-Marne.

"Moi aussi j'ai eu un choc et pourtant de la danse, j'en vois trop. Cette fille incorpore des émotions dans son corps. On sent en elle de la violence, de la douceur. Et elle est extrêmement honnête sur la dimension sociale de son travail", enchaîne Dominique Hervieu, directrice de la Biennale de la danse à Lyon, où se produit la Nord-Irlandaise mercredi et jeudi.

Son solo "Lazarus and the birds of paradise", visible sur internet, est un des quatre volets du spectacle. Baggy blanc, chaîne en or autour du cou, cheveux tirés, elle gouaille, elle éructe. Son corps, celui de la petite frappe, de l'homme acculé voire sacrifié, s'articule et se désarticule sur les extraits d'un documentaire sur la délinquance à Belfast mixés avec un sublime chant religieux.

"Elle a une forme de fulgurance", pour Nadia Delcourt, "une capacité à changer de registre, de passer du trivial au sublime".

- Masculinité "écorchée" dans ses yeux bleus -

Pour en arriver là, elle en a passé des journées dans Belfast, dictaphone en main, traînant dans les pubs ou en ateliers avec des détenus mineurs.

Elle veut parler de cette "masculinité écorchée", de cette confrontation des pères, qui ont vécu le conflit, et des fils, dans l'Irlande du Nord d'aujourd'hui où l'avortement est toujours interdit, où il y a "le Brexit, pas de gouvernement, pas de boulot, des problèmes de drogue, et un des plus hauts taux de suicide de jeunes hommes en Europe", énumère-t-elle.

Hors-scène, elle est méconnaissable, jeune femme à la beauté brute, aux yeux bleus délavés, beaucoup de douceur et de bienveillance avec ses danseurs. Deux colosses irlandais, des corps qui transpirent les heures passées au pub.

Il y a John Scott, ancienne figure de la danse irlandaise, et Sam Finnegan, son ami de Bangor, petite station balnéaire où elle habite, près de Belfast. Les deux hommes s'enlacent, ou luttent, on ne sait pas trop.

Oona Doherty est née à Londres en 1986. Ce n'est qu'à dix ans qu'elle débarque en Irlande du Nord, avec l'accent de la capitale, désormais effacé.

Sa fibre sociale, elle la tient de ses parents, qui ont "bossé dur pour passer dans la classe moyenne". "J'ai fait une école de danse (école de danse contemporaine de Londres et au conservatoire de Laban, ndlr), c'est le luxe".

"Elle s'approprie les corps exclus. Ici les hommes dans les pubs qui ont du mal à exprimer leur tendresse. D'autres l'ont fait avant elle comme Pina Bausch. Mais elle utilise la musique un peu comme au cinéma pour donner une emphase aux corps", analyse Maxime Fleuriot, programmateur de la biennale de Lyon.

Après la biennale, elle va tourner à Clermont-Ferrand, Barcelone, Aix-en-Provence, Londres, Cardiff, Bologne ou Genève. Elle prépare pour avril "Lady Magma", une plongée dans les années 70, cette époque "où les publicités pour le café, les shampoings, les cigarettes n'étaient pas vraiment féministes".

"Lady Magma" est programmé à la Biennale du Val-de-Marne. Celle de Lyon lui a déjà commandé une autre création pour 2020. Elle dit sa "chance" d'être en France où les politiques culturelles donnent des moyens à des artistes comme elle.

Mais va-t-elle avoir le temps de créer face à toutes ces sollicitations ? Et de garder le feu sacré ? "C'est difficile de conserver ce lien rugueux aux choses", admet Maxime Fleuriot.

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