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Russie: la tutelle de mineurs, une stratégie dans des villages pour survivre

A Brodi, bourgade du nord-ouest russe, 13 des 36 élèves de l'école ont été pris en tutelle par des habitants, qui tentent ainsi de sauver leur village de la crise économique et démographique touchant le pays.

Cette localité de 200 habitants à 450 kilomètres de Saint-Pétersbourg, dans la région de Novgorod, est loin d'être une exception, selon une étude en cours de l'Institut de sociologie de l'Académie russe des sciences.

Cette "stratégie de survie" a été suivie par une multitude de hameaux à travers le gigantesque territoire russe, de Smolensk à l'ouest jusqu'à la Iakoutie en Sibérie orientale, en passant par l'Oural.

"Depuis les années 90, les villages se vident, faute du travail. On en part avec les enfants, entraînant la fermeture des écoles. Ne restent que des retraités et voilà que le village se retrouve à disparaître", explique à l'AFP Vera Galindabaïeva, la sociologue qui a lancé l'étude.

Dans des régions au chômage endémique, comme les zones rurales de l'oblast de Novgorod, il y a un avantage matériel à accueillir des enfants placés. En l'occurrence, 5.872 roubles, soit 70 euros mensuels d'allocations.

Lorsque des villageois s'organisent pour accueillir de mineurs jusqu'à leur majorité, une procédure proche de l'adoption, ils parviennent à minimiser les effets immédiats de l'exode rural.

Le phénomène reste difficile à quantifier mais selon Mme Galindabaïeva, des "centaines" d'écoles ont échappé à une fermeture dans le cadre des politiques "d'optimisation" de la carte scolaire de l'Etat russe.

- 22.000 écoles fermées -

Car la Russie a perdu plus de cinq millions d'habitants depuis 1991, conséquence d'une crise démographique ancienne qui s'est aggravée avec la disparition de l'URSS.

Malgré les effets positifs, ces dernières années, d'une politique nataliste et de lutte contre la mortalité prématurée, notamment liée à l'alcool, la population russe a encore diminué de 68.000 individus au premier semestre 2019.

En conséquence, 26.000 écoles ont été fermées en deux décennies, dont 22.000 en zones rurales.

Le district de Mochenskoïe, où se trouve Brodi, est passé de 15 à trois établissements scolaires. Situé au bord d'un lac pittoresque, le village, avec ses cris d'enfants, tranche avec les bourgades fantômes et les routes silencieuses qu'il faut traverser avant d'arriver ici.

Si ce hameau fait figure d'exception, c'est que le personnel pédagogique s'est mobilisé tôt en décidant d'adopter.

"S'il y a une école, le village continue à vivre", explique à l'AFP Guennadi Tchistiakov, directeur de l'établissement scolaire, une bâtisse en bois bien entretenue. "D'autre part, l'Etat soutient les gens prenant soins des enfants des orphelinats".

Autrement, ces bambins grandiraient isolés dans des institutions fermées "et en situation de dérive émotionnelle", ajoute Irina Koudriavtseva, responsable de l'instruction à l'administration locale.

D'autant que la plupart d'entre eux ont été placés, leurs parents étant en situation d'exclusion, souvent liée à leur alcoolisme. La tutelle et la vie de village est donc bien souvent une chance pour un nouveau départ.

Ekaterina Solovieva, enseignante d'histoire qui a ainsi accueilli onze enfants depuis 1998 avec son mari Victor, professeur de sport, montre fièrement l'album photo familial. "Le jour de mon anniversaire, la maison est bondée", se félicite-elle.

Aujourd'hui, les Soloviev élèvent encore leur plus jeune fils Matveï, 11 ans, ainsi que quatre enfants adoptifs âgés de 7 à 17 ans.

- Pas de relève -

"C'est moi qui m'assoie à côté de maman", s'exclame Dania, le benjamin, quand tout le monde se met à table. Matveï lui cède la place en souriant.

La mère de 52 ans refuse qu'on qualifie son foyer de "stratégie" pour sauver école et emplois: "Tous sont mes enfants (...) C'est notre vie".

Depuis la fin des années 1990, ce système D a permis à Brodi de survivre. Il arrive cependant en bout de course, faute d'enseignants pour prendre la relève.

"Il n'y a pas de jeunes instituteurs dans les villages. Les écoles survivront jusqu'à la retraite des professeurs actuels", prédit la sociologue Vera Galindabaïeva.

Car le fond du problème n'a pas changé. "Il n'y a pas de boulot, les jeunes partent", constate Guennadi Tchistiakov.

Le couple Soloviev ne dira pas le contraire: désormais adultes, trois de leurs enfants et sept autres placés sous leur tutelle vivent et travaillent loin de Brodi.

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