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Serbie: Marija Lukic, un mouvement #MeToo à elle toute seule

Tout le monde lui conseillait le silence dans une société dominée par les hommes, mais Marija Lukic "n'en pouvait plus". Encouragée par le mouvement #MeToo, elle accuse publiquement d'agression sexuelle son patron, maire d'une ville de Serbie.

Un an plus tard, cette femme de 31 ans devenue symbole de révolte contre le patriarcat serbe se fraie ce printemps un chemin vers le tribunal de Brus (sud) sous les cris d'hommes venus soutenir "Jutka", surnom de Milutin Jelicic, qui nie les accusations. Il a démissionné en mars, un an après son inculpation pour agression et harcèlement sexuels, ainsi que pour abus d'autorité.

Après quatre reports, cette audience fin mai était la cinquième pour la première importante affaire #MeToo en Serbie. Il y en aura d'autres: les avocats de Marija Lukic ont demandé la délocalisation du procès, doutant de l'impartialité des juges locaux.

"Il met tout sous sa coupe" dans cette bourgade montagneuse de 5.000 habitants, dit à l'AFP Marija Lukic.

Sollicité par l'AFP, l'élu, qui accuse son ancienne employée de mentir, s'est refusé à tout commentaire. Après sa démission, il s'en était pris aux médias: "Vous les journalistes, vous devriez mieux écrire et ne pas colporter de mensonges", avait-il déclaré à la chaîne régionale N1, en se disant "torturé par les médias".

Au cours des vingt dernières années, ce responsable du parti au pouvoir en Serbie a souvent régné sur Brus. En Serbie, où les ONG dénoncent régulièrement la gangrène du clientélisme, il vaut souvent mieux prêter allégeance aux responsables locaux pour espérer un emploi public, un logement, une aide publique.

- "J'en faisais des cauchemars" -

Marija Lukic raconte que dès son entretien d'embauche en juin 2015 comme secrétaire de Milutin Jelicic, celui-ci aurait touché ses jambes et sa poitrine, l'aurait embrassée de force. Il se serait ensuite excusé mais, selon elle, les agressions se sont répétées "presque à chaque fois que j'étais seule dans son bureau".

A l'appui de sa plainte, elle a remis à la justice des milliers de messages: une litanie de demandes déplacées suivies d'excuses. "Je t'envoie mes baisers et mon coeur. Quand ferons-nous l'amour? Cela fait déjà deux ans", écrit-il sur un de ces messages onsultés par l'AFP.

"J'en faisais des cauchemars. En sa présence, je remblais de tout mon corps", se souvient Marija Lukic qui a même amené ses deux enfants au travail pour, dit-elle, ne pas se retrouver seule avec son patron.

Pendant plusieurs années, amis, famille, tous ceux à qui elle en parle lui conseillent de ne rien intenter.

En mars 2018, elle porte finalement plainte, encouragée par son mari, qui tient un salon de coiffure à Brus, mais aussi, dit-elle, par le mouvement #MeToo en Occident. "Si elles se sont tues si longtemps et ont commencé à parler, alors moi aussi je peux parler", s'est dit cette mère de deux enfants.

En Serbie, où le harcèlement sexuel n'est un délit que depuis 2017, aucun autre cas ayant ce retentissement n'a été rapporté dans les médias.

Pourtant, selon une étude de 2019 de l'Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe (OSCE), 40% des femmes serbes ont été victimes de harcèlement sexuel à un moment donné depuis l'âge de 15 ans. Deux sur cinq "ont dit n'avoir pas parlé du cas le plus grave de harcèlement sexuel" les concernant.

"C'est vraiment dur", dit Marija Lukic. "Mais je ne sais pas pourquoi, je me sens vraiment prête", déclare la jeune femme, désormais sans emploi - elle a démissionné quand elle a porté plainte.

Elle affirme que juste après l'audience de mai, un homme a fait mine de la heurter avec sa voiture avant de l'éviter in extremis.

- Menaces -

Avec leurs T-shirts "Justice pour Jutka", les partisans du maire ne croient pas Marija Lukic.

"C'est une histoire classique de chantage et de vengeance", dit un homme convaincu que Marija Lukic n'aurait pas obtenu la promotion qu'elle attendait. "Si ma fille se comportait ainsi, je la tuerais", menace un autre.

Certains apportent discrètement leur soutien quand Marija Lukic passe dans la rue principale. Peu le feront publiquement.

"Ils ont peur. De perdre leur emploi, d'être menacés" s'ils prennent parti contre Milutin Jelicic, explique Radoslav Trifunovic. "C'est une ville intolérante", poursuit ce professeur de ski, venu au tribunal.

Ce jour-là toutefois, Marija Lukic a été soutenue par plusieurs dizaines de féministes arrivées en bus de Belgrade. Avec leurs affiches "Justice pour Marija", elles tapent sur leurs tambours pour noyer les "Jutka! Jutka!" du camp d'en face.

"Les personnes en position de pouvoir usent et abusent de leur pouvoir et des moyens dont ils disposent pour influencer les institutions", dénonce Tanja Ignjatovic, qui travaille pour le Centre des Femmes autonomes de Belgrade. "Avec de bons avocats, que les gens riches peuvent se permettre d'avoir, il est possible de repousser les dossiers jusqu'à ce qu'ils soient prescrits", ajoute-t-elle.

Marija Lukic a déjà remporté une victoire face au silence: depuis qu'elle a parlé, quatre femmes ont à leur tour accusé Milutin Jelicic dans les médias. Et deux sont appelées à témoigner par la justice.

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