"Menteur": le cardinal Barbarin accablé par la partie civile

Le cardinal Philippe Barbarin à son procès, à Lyon, le 7 janvier 2019JEFF PACHOUD
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"La vérité vous rendra libre": jugé pour ne pas avoir dénoncé un prêtre pédophile, le cardinal Philippe Barbarin a cité l'Evangile pour assurer qu'il n'a jamais rien caché. Mais les parties civiles, convaincues qu'il ment sur son rôle dans l'affaire, l'ont accablé.

"Je dis, cardinal Barbarin, que vous êtes un menteur quand vous dites que vous avez appris en 2014 l'étendue des dégâts", a lancé mercredi Me Jean Boudot lors des plaidoiries au tribunal correctionnel.

Pour lui, "la chose est certaine": l'archevêque de Lyon a su, dès 2010 au moins, ce qu'il en était des agressions sexuelles commises par le père Bernard Preynat sur de jeunes scouts avant 1991.

Pourtant, la procureure adjointe Charlotte Trabut n'a requis aucune condamnation mercredi contre le cardinal et les cinq anciens membres de son diocèse pour non dénonciation d'agressions sexuelles sur mineurs.

Cette position était attendue, puisque dans la droite ligne du classement sans suite de l'affaire à l'été 2016 après une enquête préliminaire sur les mêmes faits. Le procès n'a dû sa tenue qu'à la citation directe lancée par neuf plaignants.

Pendant son interrogatoire le primat des Gaules a soutenu n'avoir eu vent que de "rumeurs" avant de rencontrer pour la première fois une victime du prêtre, Alexandre Hezez, en novembre 2014.

En 2010 pourtant, Mgr Barbarin avait "convoqué" le père Preynat pour obtenir des explications. Mais sans en apprendre assez pour le dénoncer à la justice, selon ses dires.

Les parties civiles sont convaincues du contraire: le prêtre a déclaré à la police avoir répondu aux questions du cardinal pendant "une petite heure".

Ce n'est pas le seul mensonge qu'elles reprochent au prélat. "Quand le cardinal Barbarin a l'invraisemblable audace de soutenir que c'est grâce à lui que l'action contre le père Preynat est partie, je vous dis qu'il ment encore", martèle Me Boudot.

Mardi, Mgr Barbarin s'était levé pour assurer avoir agi "à la seconde" contre le prêtre après sa rencontre avec M. Hezez, en 2014. Et avoir encouragé ce dernier, dont les agressions étaient prescrites, à trouver d'autres victimes, plus récentes, pour pouvoir porter plainte contre le père Preynat.

Là encore, les parties civiles ne le croient pas.

- "Gangrène" -

Elles en veulent pour preuve, notamment, des courriels échangés en 2015 entre l'archevêque et le supérieur hiérarchique direct du prêtre, le vicaire Xavier Grillon, autre mis en cause: ils trahissent leur inquiétude à l'idée que M. Hezez puisse agir en justice.

"Là, vous êtes effectivement en train d'éviter le scandale public", estime Me Boudot. Allusion à une consigne donnée par le Vatican, fin 2014, d'écarter le père Preynat discrètement. Ce prêtre, mis en examen en 2016, n'a été suspendu de ses fonctions que quelque mois avant, en septembre 2015.

"Qu'est-ce que les paroissiens vont penser ? Voilà la préoccupation du moment (...) Il ne faut pas que ça sorte; il faut que ça reste entre nous", abonde Me Emmanuelle Haziza. "La plaie ouverte, c'est Preynat et la gangrène, c'est vous", a même osé Me Elsa Loizzo.

Pour Me Nadia Debbache, "les mentalités n'ont absolument pas changé dans l'Eglise" depuis la condamnation de l'évêque Pican, en 2001 à Caen, dans un dossier similaire, malgré "toute une batterie de textes" incitant à ne plus fermer les yeux.

Pire, "les victimes n'ont pas été protégées et on a donné plus de crédit à (leur) agresseur", en maintenant le père Preynat en fonctions jusqu'en septembre 2015, alors que la hiérarchie catholique avait été alertée dès 1991, assure-t-elle. Le découvrir fut un "choc" pour les plaignants.

"On est dans une tradition du silence, qui fait partie de l'histoire de l'Eglise catholique", juge encore l'avocate.

Les avocats de la défense, qui continueront de plaider jeudi, soutiennent que l'infraction de non-dénonciation n'est pas constituée, dès lors que les victimes étaient en capacité de porter plainte elles-mêmes.

C'est "tordre la réalité juridique de cette infraction", selon Me Alexis Chabert, avocat de l'ex-directeur de cabinet du cardinal, Pierre Durieux.

Quant à Régine Maire, chargée à l'époque d'écouter les victimes de prêtres, l'accuser "d'avoir participé à une conspiration est erroné et infamant", s'est emporté son défenseur, Me Xavier Vahramian.

Mais pour les avocats des parties civiles, les victimes étaient enfermées dans la honte et le silence; la parole ne s'est "libérée" que lorsque l'une d'elles a eu le courage d'agir en justice.

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