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A l'Opéra, une torride "Lady Macbeth" fait sensation

A l'Opéra, une torride
Le Polonais Krzysztof Warlikowski, metteur en scène d'opéra, le 23 janvier 2016 à Clermont-FerrandThierry Zoccolan
Russie

Viol collectif, sexe débridé pendant de longues minutes, meurtre par étranglement: le spectateur pourrait croire que Krzysztof Warlikowski en fait trop dans sa production de l'opéra soviétique "Lady Macbeth de Mzensk".

Ovationnée à sa première mondiale samedi à l'Opéra de Paris, la mise en scène n'a pourtant rien de gratuit.

Ces actes sont si prégnants dans le livret et la musique originels de l'opéra du compositeur Dmitri Chostakovitch, que l'oeuvre créée en 1934 fut interdite par Staline et qualifiée de "pornophonique".

"Je prends le livret à la lettre, si vous avez des scènes de sexe, on va voir un homme faire l'amour à une femme" explique à l'AFP le metteur en scène polonais dont c'est la septième production pour l'Opéra de Paris.

Les simulations de scènes érotiques et violentes sont monnaie courante dans la plupart des mises en scène modernes d'opéras, mais dans "Lady Macbeth de Mzensk", "ce n'est pas possible de faire des allusions; sinon on perd un côté essentiel", estime M. Warlikowski.

Inspiré d'une nouvelle du XIXe siècle de Nikolaï Leskov, l'opéra en quatre actes (près de trois heures et demie) a pour personnage principal Katerina Ismaïlova, une épouse esseulée dans la campagne russe qui succombe aux avances d'un jeune homme puis va tuer tour à tour son beau-père écrasant, symbole de la société patriarcale, son mari, et une codétenue.

Incarnant une Katerina aussi névrosée qu'amoureuse, avec des cheveux courts qui lui donnent l'air d'une chanteuse rock, la soprano lituanienne Ausriné Stundyté -- dont c'est l'un de ses rôles fétiches --, se donne à fond vocalement et théâtralement face à l'amant Sergeï (Pavel Cernoch), en tenue de cow-boy.

La première à l'Opéra Bastille et la représentation pour les moins de 28 ans, à laquelle a assisté l'AFP, ont été un véritable triomphe, des spectateurs qualifiant la mise en scène de "captivante" et de "spectacle de la saison".

Le public est pourtant régulièrement dans une situation de voyeurisme.

- Un opéra qui dérange -

Dans un décor de boucherie où pendent des carcasses de porc, une meute d'hommes se livrent au "viol" de la servante Aksinia. Dans une cage métallique symbolisant la maison-prison, plusieurs scènes de sexe effréné réunissent les deux amants, dont la célèbre scène où la fin essoufflée de l'acte sexuel est symbolisée par des "glissements" de trombones.

"On voit cet acte d'amour qui dure quatre minutes et qui est juste quelque chose qui dérange", affirme M. Warlikowski.

Pour le metteur en scène, il y a "un côté révolutionnaire pas seulement dans la musique mais dans les personnages aussi : on voit une femme qui ose trop, qui expose son désir".

Pour un opéra des années 30, le livret donne la parole de manière étonnante aux femmes soumises au harcèlement et au machisme. Volant à la rescousse d'Asksinia, Katerina s'écrie : "Pour vous, une femme n'est faite que pour s'amuser?"

Katerina est mi-Madame Bovary, mi-Lady Macbeth, sans être exactement l'une ou l'autre. "C'est beaucoup plus lourd, plus dépressif que Madame Bovary (...) et tandis que la Lady Macbeth de Shakespeare n'a des remords qu'à la fin, Katerina a des visions (de son beau-père) assez tôt", souligne M. Warlikowski.

La force de la partition, qualifié de "chaos musical" par un article dans La Pravda en 1936 -- possiblement écrit par Staline lui-même --, est bien servie par le chef d'orchestre Ingo Metzmacher.

Dans cet opéra, le second de Chostakovitch après "Le Nez", "on a l'impression de regarder un polar tellement c'est théâtral", assure le metteur en scène, qui a monté la scène du mariage dans une ambiance cabaret et numéro de cirque.

L'affirmation de la sexualité de Katerina est considérée par certains comme une métaphore de l'aspiration de Chostakovitch à la liberté. Ulcéré, Staline avait quitté la représentation avant la fin alors que l'opéra était joué avec succès depuis deux ans.

"Chostakovitch pensait que la liberté était encore possible; il allait vite comprendre qu'elle ne l'était pas", commente M. Warlikowski.

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