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Au Soudan, rap ou afrobeat, l'underground se bat pour la "révolution"

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Le matin, il ausculte ses patients dans un dispensaire aux abords de la capitale soudanaise. Mais le soir, Gadoora plonge dans le rap pour scander espoirs et douleurs de la "révolution".

Un vent de liberté souffle sur la scène underground au Soudan, où les artistes ont rallié avec enthousiasme le soulèvement populaire qui a poussé l'armée à destituer en avril le président Omar el-Béchir.

Pour soutenir la mobilisation de masse, des sons rap, hip-hop ou afrobeat, rythmés par les slogans de la contestation, ont circulé sur les réseaux sociaux.

"La révolution a brisé le mur de la peur", confie Abdulgader, Gadoora de son nom de scène. "Les chansons sont beaucoup plus audacieuses", ajoute le médecin de 30 ans.

Durant les trente années de règne autocratique de M. Béchir, impossible de rapper librement. "J'utilisais des métaphores", se souvient Gadoora.

Plongé dans la musique depuis une quinzaine d'années, il raconte sa vie et aborde des questions politiques sensibles.

"C'est difficile de dissocier la politique de ta vie. Quoi que tu fasses pour l'éviter, elle viendra à toi", lâche le rappeur.

Sa dernière composition, "Sang!", évoque la dispersion meurtrière le 3 juin d'un sit-in organisé durant près de deux mois devant le QG de l'armée à Khartoum.

"Le peuple est sorti sous un slogan pacifique pour chercher la liberté, tu l'as accueilli avec tes milices barbares", martèle sobrement Gadoora sur ce morceau. "Le sang va entacher ton front pour l'éternité".

- "Plateforme de création" -

La contestation a accusé les paramilitaires des Forces de soutien rapide (RSF) d'être responsables de la répression du sit-in, qui réclamait un transfert du pouvoir aux civils après la chute de M. Béchir.

Dans un Khartoum morose écrasé par la chaleur, où les RSF sont déployées à tous les coins de rue, les artistes se souviennent avec douleur de l'ambiance festive du campement.

"Il y avait des gens qui chantaient des chansons traditionnelles soudanaises, d'autres qui composaient des poèmes sur place", explique Ahmad Hikmat, programmateur à Capital radio, qui diffuse en langue anglaise.

"C'était une plateforme de création", poursuit le trentenaire en djellabah bleue et blanche portée avec un sarouel.

Beaucoup d'artistes ont commencé à produire des chansons révolutionnaires dès le déclenchement en décembre du mouvement de contestation, souligne le trentenaire. "Depuis six mois, il y a eu une vague importante".

Dans la petite villa qui accueille sa radio, il exhibe une impressionnante collection de vinyles, avec notamment des albums de Bob Marley ou de Michael Jackson.

Mais pour propager les sons de la "révolution", tous comptaient sur Internet.

"On luttait contre l'ancien régime à travers Internet", note Ahmad, cigarette à la main. "Maintenant, nous sommes privés de notre principal média", déplore-t-il, le pays étant largement sans connexion depuis la dispersion du sit-in.

- "Paix, justice" -

Avec la répression, l'euphorie des débuts a laissé place au traumatisme.

Au moins 128 personnes ont été tuées dans la dispersion du sit-in et les violences des jours suivants, selon des médecins proches de la contestation. Les autorités donnent un bilan de 61 morts.

Quand il évoque le campement, le chanteur MaMan en parle en des termes quasi-mystiques.

"J'allais au sit-in, et toute cette énergie je la transférais vers le studio", confie l'homme de 28 ans à la silhouette fine, démarche chaloupée, courtes dreadlocks.

"Ce qu'il y avait au sit-in, c'est exactement ce que nous voulons pour notre vie future", explique ce père d'une fillette de six mois.

Au son d'une guitare électrique, il chante d'une voix rauque marquée par les intonations gutturales de l'arabe soudanais une de ses compositions, Angora.

"Je hurle pendant une heure, à la recherche de paix et de justice, mon tee-shirt en sang pour mama, parlez à ma fille de son papa", égrène-t-il, mêlant arabe et anglais.

L'artiste est encore sous le choc de la mort de son ami Mohamed Mattar, tué pendant la dispersion. "Je pense à lui pratiquement tout le temps, à nos discussions".

C'est la mort de Mattar qui a entraîné la campagne #BlueForSudan (#BleupourSoudan), poussant de nombreux internautes à remplacer leur photo de profil par une pastille bleue.

"Tu es en train de regarder sur ton téléphone les photos des martyrs, et tu vois ton ami", lâche MaMan. "Tu te dis +attends c'est pas lui+. Tu vérifies, encore et encore, mais c'est bien lui".

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