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Capitaine Gèze, symbole du manque de transports publics à Marseille

Capitaine Gèze, futur terminus de la ligne 2 du métro marseillais: cinq ans après la date prévue pour l'inauguration de la station, la première rame se fait toujours attendre. Une situation ubuesque qui illustre le manque de transports publics dans la cité phocéenne, notamment dans les quartiers Nord.

"Nous avons quarante ans de retard", concède Martine Vassal, la présidente LR du département des Bouches-du-Rhône et de la métropole Aix-Marseille-Provence (AMP) en charge des transports.

Car les chiffres sont cruels pour la deuxième ville de France. Tous modes de transports publics confondus (bus, trams et métros), elle compte 1.129 km de lignes, contre 3.886 pour Lyon, souligne l'Union des transports publics et ferroviaires. Moins qu'à Thionville (1.235 km) ou Brive-la-Gaillarde (1.197 km). Sur les seuls trams et métros, Marseille reste le bonnet d'âne des dix plus grandes villes de France, avec un réseau de 34 km, loin des 98 km à Lyon, 66 km à Bordeaux, 61 km à Lille.

Le feuilleton Capitaine Gèze est la preuve par l'absurde du retard de Marseille. Annoncé en 2010 par la majorité socialiste alors à la tête de Marseille Provence Métropole, ce prolongement de 900 m vers les quartiers Nord, au-delà de la station de métro Bougainville, devait être inauguré en 2014.

Mais des fouilles archéologiques contraignent la majorité UMP arrivée à la tête de la communauté urbaine de repousser l'échéance à 2016. Puis c'est 2017, en raison de "problèmes techniques". Dernier épisode: des défaillances graves dans la signalisation en mars 2018 et un nouveau report à septembre 2019, le temps de vérifier 400.000 points de connexion... Cinq ans de retard, voire plus, Mme Vassal, à la tête d'AMP depuis septembre 2018 dans le fauteuil abandonné par Jean-Claude Gaudin, refusant de s'engager sur une date.

En attendant, près d'un tiers de la ville, dans les quartiers Nord (13e, 14e, 15e et 16e arr.), les plus populaires, est condamné à des bus englués dans les embouteillages. Aucun tram ne dessert ces territoires qui ne disposent que de 4 des 30 stations de métro.

- "apartheid social" -

"Il y a une volonté politique de relégation de nos quartiers", accuse Donald Suzzoni, habitant de l'Estaque, un "village" au bout de Marseille: "Nous sommes assignés à résidence", constate ce médecin à la retraite, membre du Comité d'intérêt de quartier (CIQ).

"Je croise des gamins qui n'avaient jamais quitté leur cité, qui n'étaient pas encore descendus jusqu'au Vieux Port, à 17 ou 18 ans", renchérit Hedi Ramdane, 33 ans, conseiller en insertion à la mission locale: "Résultat, ils sont totalement perdus dans le centre et ils sont en retard pour leurs entretiens d'embauche !"

"C'est un apartheid social organisé", assène Saïd Ahamada, député LREM de la circonscription (15e, 16e et une partie du 14e arr). "C'est la seule ville où la carte des transports recoupe la carte électorale", celle de la majorité municipale, accuse Benoît Payan, le leader de l'opposition socialiste à la mairie, en rappelant que depuis l'arrivée de Jean-Claude Gaudin à la mairie en 1995, seules quatre stations de métro ont été ajoutées au réseau, vers l'Est.

Quant aux projets d'extension des tramways, ils ne font qu'attiser le ressentiment : d'ici 2023, ce sont 4,4 km de nouvelles voies et 9 stations qui sont prévues au Sud, contre 1,8 km et 3 stations vers le Nord. Un décalage qui scandalise Samia Ghali, sénatrice socialiste des Bouches-du-Rhône: "Quand on fait 1 km au Sud, il faut faire 1 km au Nord ! Les Marseillais, qu'ils soient au Nord ou au Sud, ils paient les mêmes impôts", insiste-t-elle.

Quant au projet de prolongation du tram vers le Nord, jusqu'au lycée Saint-Exupéry puis la cité de la Castellane d'ici 2025, plus personne n'y croit. "On sera mort vous et moi", lâche Camille Mandel, référente mobilité au sein de Cap au Nord Entreprendre, une association qui regroupe quelque 280 acteurs économiques des quartiers Nord, dont Haribo, Pernod-Ricard ou le Grand Port Maritime de Marseille.

"Marseille Nord, c'est 85.000 emplois, mais les transports publics ici, c'est Fort Boyard. C'est le premier frein au développement économique", poursuit Mme Mandel, mettant en exergue la fermeture en janvier de la gare SNCF de Séon-Saint-Henri, "en plein coeur d'une zone d'activité de 15.000 emplois".

- "On se moque de nous" -

"Arrêtons d'opposer le Nord et le Sud", réagit Mme Vassal : "Les socialistes, ils n'ont pas fait 50 cm de métro vers le Nord quand ils étaient à la tête de la communauté urbaine, de 2008 à 2014 !"

Mais les critiques viennent aussi de sa majorité, et notamment de Jean-Pierre Serrus, maire LREM de La Roque d'Anthéron, ex-vice-président de la métropole chargé des transports: "Je n'ai pas voté le budget 2019 car pour la première fois, nous allons décrocher de la trajectoire d'investissements prévue par l'agenda mobilité, avec 110 millions d'euros au lieu de 144 millions prévus initialement".

Pour la présidente de la Métropole, les problèmes marseillais viennent d'abord du "manque de moyens financiers" et des promesses non tenues par l'Etat: "L'engagement de MM. Ayrault et Valls (Premiers ministres socialistes sous François Hollande), c'était +faites des projets de mobilité, vous aurez l'argent+. Le principe de continuité républicaine doit être appliqué, ce qu'un gouvernement a promis, le suivant doit l'appliquer. L'Etat a mis 38 milliards d'euros pour 12 millions d'habitants du Grand Paris. Je fais une règle de trois, ça fait 6 milliards d'euros pour 2 millions d'habitants chez nous".

"Mais comment voulez-vous que l'Etat aille financer des projets farfelus", accuse Benoît Payan, en faisant référence à une 4e ligne de tram prévue pour 2025, entre le coeur de la ville et la plage des Catalans, à quelques encablures du Vieux Port: "Cela n'a aucun sens, sinon clientéliste".

Gérard Marletti, président des CIQ du 15e arr., s'insurge lui contre le projet de téléphérique entre le Vieux Port et la Basilique Notre Dame. Une idée qui pourrait être transposée pour desservir l'Hôpital Nord, le CHU (16e arr.), selon Gérard Chenoz, adjoint LR aux transports de la ville. "Et pourquoi pas un sous-marin pour les Iles du Frioul (face à Marseille) ? On se moque de nous ou quoi ?", s'exclame M. Marletti.

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