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En Corse, les autorités récusent toute "faillite" face aux violences

Face à la multiplication des violences en Corse, matérielles ou physiques, qui ont conduit des dirigeants nationalistes à accuser l'Etat de passivité et des citoyens à monter des collectifs antimafia, les autorités défendent leur action.

"Il n'y a pas de faillite de la justice en Corse, pas plus qu'il n'y a de faillite de la société corse", tranche Franck Rastoul, Procureur général près la cour d'appel de Bastia. La situation est "trop grave pour être instrumentalisée", dit-il à l'AFP.

Le débat sur la violence a repris de la vigueur sur l'île, notamment après l'assassinat sur une plage du militant indépendantiste Maxime Susini, le 12 septembre.

Depuis le début de l'année, la Corse (340.000 habitants) a enregistré dix homicides et les incendies criminels se sont multipliés.

Deux collectifs citoyens antimafia ont vu le jour, dénonçant une "emprise mafieuse d'une intensité jamais atteinte". "La mafia se nourrit de notre silence", dénonce Jean-Toussaint Plasenzotti, créateur du second comité.

Le président de l'Assemblée de Corse, l'indépendantiste Jean-Guy Talamoni, a lui accusé l'Etat de n'avoir eu "durant quatre décennies que pour seul objectif d'arrêter les nationalistes corses", laissant "le banditisme s'organiser en toute liberté".

S'il concède des "échecs et dans ce cas la frustration est grande", le Procureur général de Bastia souligne qu'"il y a des résultats" et "pas de malédiction corse".

Selon des chiffres officiels obtenus par l'AFP, il y a eu en Corse entre 2004 et 2019, 451 homicides ou tentatives, dont 292 faits considérés comme "élucidés", soit un taux de 64,75%. Pour la police, un fait est classé "élucidé" dès qu'il y a eu des mises en examen - avant tout procès et donc toute condamnation ou acquittement des mis en examen.

Sur la foi de cet indicateur, le taux d'élucidation des homicides en Corse est comparable au taux national: 82% en 2017, contre 78% au niveau national; 75% en 2018, contre 82%.

- "Pas comme une série TV" -

Nombre d'enquêtes sont toutefois complexes. Selon une source proche du dossier et des vérifications réalisées par l'AFP, depuis 2017 la Corse a été endeuillée par 29 homicides, dont 13 considérés comme des règlements de compte.

Mais si 17 des 29 homicides ont pour l'heure conduit à des mises en examen, cela a été le cas uniquement pour quatre des 13 règlements de compte.

Il existe "une vraie difficulté au niveau de la preuve pour les règlements de compte mais c'est également le cas sur le continent", rappelle M. Rastoul.

"On ne règle pas un homicide en 52 minutes comme dans une série TV", insiste le général Tony Mouchet, à la tête d'un millier de gendarmes en Corse, soulignant qu'extraire une ADN peut prendre "15 jours à trois semaines".

"Si la majorité des homicides sont commis dans une sphère familiale et souvent par des primo-délinquants, ceux liés à l'affairisme ou la criminalité organisée sont beaucoup plus complexes: le tireur n'est pas lié à la victime, les scènes de crime peuvent être nettoyées, nous avons affaire à des professionnels qui connaissent certaines parades", poursuit M. Mouchet.

En témoigne le cas du double assassinat de Jean-Luc Codaccioni et Antoine Quilichini, deux figures du banditisme insulaire tuées devant l'aéroport de Bastia le 7 décembre 2017. Ce n'est que six mois plus tard, en juin 2018, que deux vagues d'arrestations ont débouché sur 19 mises en examen.

Et mardi, quasiment deux ans après les faits, sept nouvelles arrestations ont eu lieu, dans ce qui est présenté à l'AFP par une source proche de l'enquête comme "une fin de dossier".

Mais il faudra sans doute attendre 2020, voire 2021, pour la tenue du procès dans un dossier pourtant considéré comme "rondement mené", selon des sources policières et judiciaires.

- Repentis corses -

Une lenteur qui renforce le sentiment diffus que les autorités ne parviennent pas à protéger ceux s'élevant contre les bandes criminelles. Pourtant, rappelle le général Mouchet, les enquêteurs "savent traiter les renseignements en toute discrétion, les +blanchir+ c'est-à-dire les anonymiser".

L'idée d'une "omerta" généralisée n'est pas forcément justifiée, rappelle à l'AFP un avocat ajaccien: "Arrêtons de dire que les Corses ne parlent pas, il y a deux repentis en France, un officiel et un officieux, et ils sont tous deux corses".

Une référence à Eric Coppolani, premier Français à avoir bénéficié en 2015 de la protection accordée aux repentis, et à Claude Chossat, lui aussi "repenti", de la bande criminelle de la Brise de Mer mais qui n'a jamais obtenu ce statut.

"Le danger de représailles est réel", souligne toutefois cet avocat.

Pour développer la confiance envers les autorités et "libérer la parole", la préfète de Corse, Josiane Chevalier, organise avec la gendarmerie et les procureurs de l'île des réunions avec les maires et même des entrepreneurs.

L'objectif est d'"avancer sur des sujets concrets du quotidien (...) pour que les maires, de par cette confiance, puissent s'exprimer quand ils ont des pressions sur la commande publique ou l'urbanisme", a-t-elle expliqué à l'AFP.

Et d'ajouter: "Nous voulons faire en sorte d'éviter qu'un maire ou un chef d'entreprise se retrouve seul face à un problème de pression".

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