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La grande "injustice" du sport en banlieue

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Le sport pour sauver les jeunes décrocheurs de banlieue ? Depuis trente ans, tous les politiques adhèrent à ce credo. Pourtant, les quartiers comptent toujours deux fois moins de licenciés et trois fois moins d'équipements que le reste du territoire.

"Un jeune discipliné par le sport est un jeune sauvé" : c'est le plaidoyer formulé mi-mai par Yannick Noah et une demi-douzaine de personnalités du monde sportif qui appellent Emmanuel Macron à suivre les préconisations du "plan de bataille" bâti par Jean-Louis Borloo pour les banlieues pauvres, où le chômage des moins de 30 ans culmine à 35%.

"Infrastructures vétustes", "précarité colossale" de clubs plombés par la suppression des emplois aidés, "éducateurs formidables mais épuisés et non reconnus" : le constat des signataires de cette tribune est corroboré par des chiffres implacables.

Les 5,4 millions d'habitants des 1.500 quartiers classés prioritaires pratiquent deux fois moins de sport que la moyenne de la population. Et près de 10% des "zones urbaines sensibles" ne comptent aucune structure.

"Il n'y a pas le choix : tout le monde va dans le même club et une fois que c'est plein, c'est plein. A Pierrefitte, le club de foot refuse 200 à 300 gamins chaque année", témoigne Amadou Cissé, du club de l’Étoile, situé au cœur d'une cité de Bobigny. "Et pour ceux qui veulent faire du basket, du handball, de la danse ou de la natation, c'est simple: ce n'est pas possible", résume ce militant associatif.

"On ne peut pas accueillir la demande, on est limité par des histoires d'infrastructures et de créneaux", abonde Karim Boursali, coordinateur d'un club de sports de combat à Mantes-la-Jolie (Yvelines).

"Effectivement, on attend beaucoup" des mesures pour la banlieue que le chef de l’État doit dévoiler mardi, a reconnu la ministre des Sports Laura Flessel, ajoutant qu'il fallait "construire".

Parmi les idées du récent rapport Borloo remis au gouvernement : construire, soutenir financièrement les clubs, mais aussi former et recruter 5.000 "coachs d'insertion par le sport", chargés d'identifier et d'accompagner les jeunes en difficulté dans un parcours professionnel au sein d'entreprises partenaires.

- Les filles, "exclues" parmi les exclus -

"Le sport est un outil d'éducation, d'épanouissement, d'insertion unique. Tous les maires vous le diront! Pourtant, le sport c'est aujourd'hui le symbole de l'injustice de la politique de la ville. Sans les quartiers, la France n'aurait pourtant pas été championne du monde de foot en 1998 !", s'agace Jean-Philippe Acensi, délégué général de l'Agence pour l'éducation par le sport et promoteur du concept "coach d'insertion" qui offre une passerelle avec le monde de l'entreprise.

"Ça marche : 300 jeunes sont aujourd'hui embauchés chez LCL, dont 80% en CDI" grâce à une première expérimentation, insiste-t-il.

"Le sport n'est pas en soi un vecteur intégrateur. Si rien n'est fait dans l'accompagnement social ça ne peut pas fonctionner : il faut des éducateurs +multicasqués+, avec des compétences sportives, sociales, éducatives ", souligne Gilles Vieille-Marchiset, chercheur à l'Université de Strasbourg.

Le sociologue rappelle que l'idée d'insérer "les classes populaires grâce à la pratique sportive fait partie du mythe fondateur du sport dès le début du XXe siècle", promue notamment par le fondateur du Comité international olympique Pierre de Coubertin.

C'est au début des années 1980, après les premières émeutes urbaines, que la gauche au pouvoir s'empare de cette idée, sans cesse revendiquée depuis. "Des mesures ont été prises mais leur mise en œuvre est restée très approximative", résume le chercheur.

Oubliées parmi les oubliés : les filles des quartiers, qui sont encore plus "exclues" de la pratique sportive, note Gilles Vieille-Marchiset.

Pour sa consœur Carine Guérandel, de l'université Lille-3, l'origine de cette discrimination est à chercher justement au début des années 1980, quand les politiques "d'intégration par le sport" visaient "l'encadrement des garçons populaires des milieux urbains en déshérence, présentés et perçus comme la nouvelle classe dangereuse".

C'est à cette époque qu'ont commencé à pousser au pied des cités terrains de foot et salles de boxe - rare discipline où les jeunes de banlieue sont surreprésentés parmi les licenciés.

Pour changer la donne, Jean-Philippe Acensi plaide pour que la question du sport féminin devienne "une grande cause nationale" à l'occasion des JO de Paris en 2024.

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