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Le maître de la danse, Maurice Béjart, est décédé

Le chorégraphe français Maurice Béjart, l'un des fondateurs de la danse contemporaine, est mort à l'âge de 80 ans, a annoncé ce jeudi le Béjart Ballet Lausanne (BBL), qu'il dirigeait depuis une vingtaine d'années dans la cité suisse. "Nous sommes en train d'informer la troupe. Un communiqué officiel sera publié à 14H00" (13H00 GMT), a déclaré Eric Trol, administrateur adjoint du BBL, sans fournir de précisions sur les circonstances du décès.

La ville de Lausanne avait annoncé à la fin de la semaine dernière que le chorégraphe avait été hospitalisé pour la deuxième fois en l'espace d'un mois afin de suivre un traitement cardiaque et rénal "strict" qui devait durer plusieurs semaines.

Tout au long d'une carrière prolifique, le chorégraphe français a su populariser la danse et la mettre à la portée d'un large public.

Il voulait être naturalisé Belge et ses cendres devraient être dispersées sur "le sable d'Ostende"

Maurice Béjart a rédigé une lettre motivant son souhait d'être naturalisé Belge, a indiqué Michel Robert, un des quatre amis les plus proches de Maurice Béjart, auteur de "Ainsi danse Zarathoustra" et qui est en train de terminer actuellement un livre sur le chorégraphe. L'historiographe a divulgué jeudi cette lettre par voie de communiqué.

"Maurice Béjart m'a demandé à Lausanne de devenir Belge", avait indiqué Michel Robert ce midi sur le plateau du journal de RTL-TVI. "Son désir est que ses cendres soient dispersées sur le sable d'Ostende", a également indiqué Michel Robert qui a expliqué que Maurice Béjart s'était confié à lui peu avant sa mort.

"Maurice Béjart m'a demandé depuis quelques mois, (...) de m'occuper officiellement de sa demande de naturalisation belge. En guise d'hommage personnel, je tenais à ce que l'ensemble des Belges le sachent aujourd'hui", a écrit Michel Robert qui précise que Maurice Béjart a lu le texte en septembre passé et lui a donné son accord personnel pour le divulguer.

"Si je demande aujourd'hui ma naturalisation belge, c'est parce que je me suis toujours senti proche de la Belgique, bien plus proche que de la France qui est pourtant le pays où je suis né (...) J'ai vécu en Belgique la plus longue période de ma vie, 30 ans! ", explique Maurice Béjart dans sa lettre. "Je pense qu'aujourd'hui est venu le temps d'officialiser cette relation indéfectible. Que je puisse enfin lire dans les dictionnaires et les biographies qui me sont consacrées, 'Maurice Béjart, chorégraphe belge', c'est là mon souhait le plus sincère", conclut-il. Dans sa lettre, le chorégraphe décrit encore son amour pour Bruxelles, pour la Wallonie et la Flandre, "Ostende où j'adore aller respirer son air revigorant et admirer son ciel obscur".

Selon l'écrivain, Maurice Béjart tenait à la Belgique et lui a donné énormément. Il était également profondément ébranlé par les problèmes politiques qui secouent actuellement le pays. "Quand aura-t-on notre gouvernement? " avait-il demandé à l'écrivain peu avant sa mort.

Hommage d'un autre ami, François Weyergans

"C'était un créateur d'une fécondité exceptionnelle", très peu de gens ont travaillé autant que lui", a déclaré l'écrivain belge François Weyergans, proche ami de Maurice Béjart, qui était au côté du créateur au moment de sa mort, "cette nuit à 0h25 au CHU de Lausanne".

"Depuis plus de 50 ans, il dirigeait finalement la même compagnie sous des noms divers (Ballet de l'Etoile, Ballet du XXe siècle, Béjart Ballet Lausanne): il y avait une continuité totale dans son travail", a souligné l'écrivain, qui a réalisé un film sur Maurice Béjart, dont il est devenu l'ami "il y a 46 ans".

"Historiquement, il aura joué un rôle très important, notamment dans les années 1960", époque où il a introduit la danse au Festival d'Avignon (1966), a poursuivi M. Weyergans, pour qui "la plupart des jeunes compagnies qui existent, peut-être sans le savoir, lui doivent beaucoup".

"A la fin de sa vie, tout en me disant qu'il pensait qu'il ne pourrait pas le faire, il rêvait de faire un ballet qui serait la rencontre entre Marlène Dietrich et Tchekhov", a révélé l'écrivain et lauréat du prix Goncourt 2005 en France, évoquant l'activité du chorégraphe jusque dans ses dernières heures.

Le Béjart Ballet Lausanne assuré de survivre au moins 3 ans
 
Maurice Béjart a quitté brièvement l'hôpital pour assister quelques jours avant sa mort à la répétition de son dernier spectacle, le "Tour du Monde en 80 minutes", a indiqué jeudi la directrice de la culture de la Ville de Lausanne Silvia Zamora.

La première mondiale du dernier ballet du maître est programmée pour le 20 décembre à Lausanne. Le spectacle doit ensuite partir à Paris, puis en tournée mondiale. "Nous perdons le chorégraphe qui a profondément révolutionné la danse au 20e siècle et le grand patron d'une compagnie et d'une école de danse mondialement connues", se lamentent la ville et la Fondation Béjart Ballet Lausanne dans un communiqué commun.

Exprimant "l'immense tristesse" de la Ville de Lausanne, Mme Zamora a indiqué que la survie du Béjart Ballet (BBL) est assurée par contrat pour les trois ans à venir. "Tout ça est assuré, de manière tranquille et sûre. Deux ans de spectacles sont agendés (programmés) et la ville continuera son soutien", a-t-elle déclaré. Durant cette période de "transition", la Ville de Lausanne va examiner la situation pour décider si poursuivre l'aventure est "réaliste, faisable".

Lausanne accorde chaque année au BBL une subvention de quatre millions de francs suisses (2,5 millions d'euros), a précisé Mme Zamora.

Gil Roman reprend la Compagnie

Les danseurs et les élèves de la Compagnie Béjart Ballet ont appris la nouvelle ce jeudi vers 11h00 du matin, a indiqué un membre de la direction. «Tout le monde, une centaine de personnes, est sous le choc», a-t-il expliqué. Selon les dernières dispositions de M. Béjart, une cérémonie publique sera organisée lundi à 16h00 à la salle Métropole à Lausanne. Mais la compagnie n'aura pas beaucoup de temps pour pleurer la disparition du chorégraphe, car elle part danser la semaine prochaine en Allemagne.

Quant à sa succession à la tête de la troupe, elle est assurée par Gil Roman, directeur-adjoint déjà depuis plusieurs années. «Il reprendra le flambeau», a poursuivi le membre de la direction.

« Le plus grand » fait « certainement danser les étoiles »

C'est le plus grand nom de la danse qui disparaît, pour le chorégraphe et directeur de compagnie Philippe Saire, installé à Lausanne. Il a tout simplement révolutionné la danse en s'appuyant sur les codes classiques et en les détournant de façon spectaculaire. Le chorégraphe est «sans doute déjà en train de faire danser les étoiles», a réagi l'ancien danseur étoile français Patrick Dupond.

Le défunt laisse plus de 230 chorégraphies. Ce sont autant de pages de son journal intime, des étapes de sa quête d'absolu. Les philosophies orientales, le cinéma ou la littérature habitent son oeuvre. Béjart y parle d'amour, de mort, de voyage, de solitude ou de grands mythes occidentaux: bref de la condition humaine. Avec des mises en scènes parfois extravagantes, il a emporté l'adhésion du public et l'a familiarisé, non sans mal, à la danse contemporaine comme à la musique concrète. Parmi les interprètes de prédilection de Béjart figurent Jorge Donn, Patrick Dupont, Gil Roman et Sylvie Guillem.

Chorégraphie d’une vie

Né le 1er janvier 1927 à Marseille, Maurice Berger (qui devait plus tard adopter, en hommage à Molière, le patronyme de l'épouse de celui-ci, Armande Béjart) est le fils du philosophe Gaston Berger, qui fut membre de l'Institut. Après une licence de philosophie, il abandonne ses études pour se consacrer à la danse, découverte à l'âge de 14 ans sur les conseils de son médecin pour "fortifier son corps malingre". Il suit une formation classique à Londres et Paris et signe sa première chorégraphie en 1952 pour un film suédois "L'oiseau de feu", dont il est le premier interprète.

Dénonçant rapidement un art "coupé des masses", Maurice Béjart innove avec "Symphonie pour un homme seul" (1955), sur la musique d'avant-garde de Pierre Henry et Pierre Schaeffer. Sous son impulsion, la danse devient physique, sensuelle et les artistes prennent vie.

Son avant-gardisme séduit Bruxelles

Face à la résistance des cercles traditionnels, il doit s'exiler et rejoint la Belgique. En 1960, le chorégraphe français arrive à Bruxelles après avoir été remarqué par Maurice Huisman alors directeur du Théâtre royal de La Monnaie où son "Sacre du Printemps" reçoit un accueil triomphal. Il y fonde la même année le Ballet du XXe siècle qui sera jusqu'en 1987 la compagnie de ballet officielle de La Monnaie et avec lequel il fait le tour du monde et initie le grand public à la danse. Parmi ses réalisations, figurent le "Boléro" (1960), la "IXème symphonie" de Beethoven (1964), "Roméo et Juliette" (1966), "Messe pour le temps présent" (1967) ou encore "Malraux" (1986). En 1970, il fonde, toujours à Bruxelles, l'Ecole Mudra. Cette école dispensera des cours de danse aux jeunes talents. De nombreux danseurs et chorégraphes de renom tels que la belge Anne Teresa De Keersmaeker, bénéficieront de son enseignement et participeront à l'essor de la danse contemporaine en Europe.

(Autre rapport à la Belgique: en 1998, il sera condamné pour plagiat, une scène de son spectacle "Le Presbytère", contenant une scène identique au spectacle "La chute d'Icare" du chorégraphe belge Frédéric Flamand.)

Suite et fin de sa carrière en Suisse

Mais en 1987, au terme d'un conflit ouvert avec le directeur de La Monnaie, Gérard Mortier, Maurice Béjart décide de quitter la Belgique. Il ferme également l'école Mudra et ouvre en Suisse, sa nouvelle terre d'accueil, l'école Rudra, école gratuite dans laquelle près de 40 élèves apprennent la danse, la musique, le théâtre ou les arts martiaux, qui dispense une formation sur deux ans. Le chorégraphe dissout également le Ballet du XXe siècle et fonde à Lausanne une nouvelle compagnie, le Béjart Ballet Lausanne. Il a ouvert également une école à Dakar. Il imagine des créations ambitieuses, frôlant la démesure, comme "Ring um den Ring" (1990) d'après Wagner, ou "MutationX" (1998). Plus récemment, on lui doit aussi "Mère Teresa et les enfants du monde" (2002), "Ciao Federico" (Fellini, en 2003), "Zarathoustra" (2006).

Récompensé de par le monde

Maurice Béjart a été élevé à l'ordre du Soleil levant (1986) par l'empereur japonais Hirohito, nommé Grand Officier de la Couronne (1988) par le roi Baudouin et élu en 1994 membre de l'Académie (française) des Beaux-Arts.

Mais en dépit d'une carrière internationale, il n'a jamais réussi à s'imposer dans les pays anglo-saxons.

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