Le premier repenti "à la française" jugé derrière des portes closes

Le premier repenti
Des officiers de police à l'oeuvre sur la scène du meurtre de l'ex-militant nationaliste corse Antoine Nivaggioni, le 18 octobre 2010STEPHAN AGOSTINI

Pour protéger la vie du premier repenti "à la française", la cour d'assises des Bouches-du-Rhône a renoncé lundi à la publicité des débats dans le procès de membres présumés de la bande du Petit Bar, qui comparaissent pour l'assassinat en 2010 de l'ex-militant nationaliste corse Antoine Nivaggioni.

Une comparution publique de Patrick Giovannoni, 48 ans, dont les aveux ont fait tomber cette bande criminelle d'Ajaccio, "serait de nature à mettre gravement sa vie en danger, au regard de la qualification des faits", a précisé le président Patrick Ramael.

La justice craint des représailles à l'encontre de celui qui, en brisant la loi du silence en 2015, a permis de faire tomber l'un des groupes criminels les plus emblématiques de ces dernières années en Corse.

Le procès a plus largement valeur de test pour la crédibilité du statut de repenti, inspiré de la lutte anti-mafia en Italie et aux Etats-Unis. Une loi avait été adoptée in extremis en octobre 2017 pour prévoir la possibilité d'une comparution à huis clos, ou d'une vidéo-conférence floutée, face à un milieu criminel réputé pour ne pas pardonner la délation.

Au grand dam de la défense, ce sera donc derrière des portes closes que les jurés entendront M. Giovannoni et les quatre autres accusés, soupçonnés à des degrés divers d'avoir participé à l'assassinat d'Antoine Nivaggioni.

Tétraplégique depuis un accident de moto, le sixième accusé du dossier, Jacques Santoni, ne s'est pas présenté à l'audience pour raisons de santé. Il a invoqué une escarre, et une opération récente à l'épaule. Son cas a été disjoint, et le procès se tiendra donc en l'absence de celui qui est présenté comme le "parrain" de la bande du Petit Bar.

Patrick Giovannoni "bénéficie de l'anonymat de son apparence physique. Il pourrait être reconnu, dessiné, photographié. Il est essentiel qu'on ne sache pas à quoi il ressemble, qu'on ne puisse pas le reconnaître sur son nouveau lieu de résidence", a plaidé son avocat Me Laurent-Frank Liénard.

- "Langue de vipère" -

"Le statut de collaborateur de justice ne sent pas bon", s'est insurgé de son côté Me Bernard Ripert, qui défend Eric Coppolani, un autre accusé. Selon lui, les aveux de M. Giovannoni, une "langue de vipère", ne sont pas dignes de foi. "On voudrait une justice aveugle", a regretté l'avocat, en demandant à la cour de refuser le huis clos.

Signe que l'audience sort de l'ordinaire, le tribunal lui a aménagé une place spéciale dans la salle des assises, loin du box des accusés, "au pied de l'accusation", comme l'a déploré Me Christian Saint-Palais, qui défend également M. Coppolani.

Comme tous les repentis, Giovannoni a pu bénéficier des gros moyens prévus par la loi pour assurer sa sécurité. En échange d'une collaboration complète, l’État s'engage à aider les repentis à refaire leur vie à l'abri, éventuellement avec une identité d'emprunt, à la manière des services de renseignements. La divulgation de détails sur cette protection est punie par la loi.

Dans le dossier, M. Giovannoni est considéré comme une petite main de la bande, ayant contribué à la logistique de l'assassinat, commandité selon les investigations par Jacques Santoni.

Son statut de repenti ne lui offre pas d'immunité pénale, et il n'a aucune assurance que la justice lui rende grâce d'avoir parlé. Ses aveux, tardifs, n'ont en effet pas permis d'empêcher le crime. "On doit le condamner, mais pas à de la prison ferme, car ce serait l'envoyer à la mort", estime son avocat, Me Liénard, qui redoute des représailles.

En l'absence de Jacques Santoni, le procès, prévu pour durer jusqu'au 2 mars, va se concentrer sur les éléments de preuve à l'encontre des membres présumés du commando qui a abattu Antoine Nivaggioni, ancien nationaliste et responsable d'une société de sécurité, d'une rafale dans le centre d'Ajaccio.

Le crime pourrait s'inscrire dans le cadre de la guerre des gangs opposant la bande d'Ajaccio au clan d'Alain Orsoni, lui-même ancien responsable nationaliste.

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