Nationalistes corses aux assises: un procès pour aider à tourner la page de la violence?

Nationalistes corses aux assises: un procès pour aider à tourner la page de la violence?
Pierre Paoli, membre du parti nationaliste corse Corsica Libera arrive à son procès devant la cour d'assises de Paris, le 11 juin 2018BERTRAND GUAY

Huit nationalistes corses sont jugés à Paris aux assises depuis lundi pour des attentats en 2012. Mais la page de la violence étant "tournée", la défense et les leaders politiques de l'île eux-mêmes veulent faire de ce procès une nouvelle étape dans "l'apaisement".

Ce procès est "un archaïsme", "un anachronisme", a déclaré mercredi à la cour d'assises Jean-Guy Talamoni, président de l'Assemblée de Corse. "Nous sommes aux antipodes" de la situation de 2012, a affirmé le chef de file du parti indépendantiste Corsica Libera. "La page est tournée", ont martelé les accusés depuis le début du procès.

Les dirigeants nationalistes de l'île, Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni, ont été cités comme témoins par les avocats de Pierre Paoli, accusé d'avoir été le chef du groupe clandestin FLNC (Front de libération nationale corse). Alors que leur camp a triomphé aux élections territoriales en décembre, ils réclament l'amnistie des prisonniers corses qu'ils disent "politiques" - une option rejetée par Emmanuel Macron lors de sa visite tendue en Corse en février.

Les accusés sont jugés pour des faits remontant à mai et décembre 2012: plusieurs dizaines d'attentats visaient alors des résidences secondaires aux quatre coins de l'île, sans faire de victime. Des attaques revendiquées par le FLNC, au nom de son "combat contre la spéculation immobilière".

Mais, il y a quatre ans, ce groupe déposait les armes et sortait de la clandestinité. "Ce procès apparaît comme le dernier de ce cycle qui s'est ouvert il y a un demi-siècle", a relevé Gilles Simeoni, président autonomiste du conseil exécutif de Corse.

Pour le magistrat et historien de la justice Denis Salas, présent dans le public, "deux temporalités contradictoires se chevauchent dans ce procès: d'un côté la violence et de l'autre l'apaisement".

"Il faudra que votre décision renforce la démarche de paix qui s'installe aujourd'hui", a dit à la cour M. Talamoni, pour qui les accusés doivent être acquittés.

"Dans tous les pays du monde, lorsqu'il y a un processus de fin de conflit, il y a des décisions judiciaires prenant en compte la nouvelle situation et anticipant des mesures d'amnistie", a affirmé l'élu.

- "Prisonniers politiques" -

Et l'avocate générale, Maryvonne Caillibotte, d'interroger Jean-Guy Talamoni: "Est-ce que je pourrais accorder un bénéfice (aux accusés, ndlr): est-ce que dans ce qui arrive aujourd'hui, l'apaisement, ils ont eu un rôle?".

L'élu n'a pas hésité: "Ceux qui sont ici, ceux qui sont encore en prison, ont participé à cette stratégie" de sortie de la violence.

"S'il faut faire table rase d'un certain passé, pourquoi ne pas aller jusqu'au bout du raisonnement" et reconnaître les faits?, tente l'avocate générale.

S'ils revendiquent leur soutien à la cause nationaliste, les accusés, qui ont fait jusqu'à 3 ans de détention provisoire, nient avoir participé aux attentats et avoir fait partie du FLNC. Mais ils ne condamnent pas le groupe clandestin.

"On n'est pas dans un degré de violence excessif. Ce n'est pas très grave", a minimisé jeudi un avocat, les attentats ayant visé des maisons vides de leurs habitants. Un enquêteur qui a témoigné jeudi à la barre est loin de partager ce point de vue. "Ce sont des faits de terrorisme. (...) Les habitants ne savaient plus s'ils étaient en sécurité chez eux".

"Une seule victime a osé se constituer partie civile. (...) Les gens ont eu peur", a dit ce gendarme, qui encourage "les auteurs présumés à parler aux victimes" pour justement aller vers l'apaisement.

Selon le magistrat Denis Salas, "pour vraiment tourner la page, il faut que la vérité soit faite, or elle n'est pas vraiment au rendez-vous". De même, "les accusés n'ont pas déposé leur idéologie: ils ne condamnent pas le FLNC et se qualifient toujours de prisonniers politiques. Et si la page était réellement tournée, les victimes seraient présentes au procès, or leur absence dit peut-être qu'elles sont toujours terrorisées".

L'avocate générale doit présenter ses réquisitions jeudi prochain, la veille du verdict.

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