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Universités: la mobilisation s'installe mais sans mouvement de masse

Universités: la mobilisation s'installe mais sans mouvement de masse
Étudiant à l'extérieur de l'Université Paris 8 de Saint-Denis (nord), touchée par une mobilisation le 6 avril 2008Ludovic MARIN
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Après des mois de faible mobilisation, la contestation contre la loi sur les nouvelles modalités d'accès à la fac a décollé avec le blocage de plusieurs sites universitaires sans déboucher, pour l'instant, sur un mouvement de masse.

Jusqu'à fin mars, la loi Orientation et réussite des étudiants (ORE), portée par la ministre de l'Enseignement supérieur Frédérique Vidal, n'avait que peu mobilisé. L'étincelle, s'accordent à dire les spécialistes interrogés par l'AFP, a été le violent incident de la nuit du 22 mars à la faculté de droit de Montpellier: l'expulsion, par des hommes cagoulés et armés de bâtons, d'étudiants et de militants qui occupaient un amphithéâtre.

Cet épisode a suscité "une véritable émotion", relève Hugo Melchior, doctorant en histoire politique contemporaine et ancien militant. Depuis, le nombre des participants aux AG organisées dans les amphis a nettement augmenté et les blocages ont gagné jusqu'à une dizaine de sites, avec trois universités entièrement bloquées contre une loi accusée d'instaurer un système de "sélection" à la fac.

Vendredi soir, des échauffourées ont éclaté devant le site de Tolbiac (Paris I), bloqué depuis fin mars, entre partisans et opposants au mouvement.

"Mais derrière cette réelle mobilisation, avec AG et blocages, il y a pour le moment très peu de monde dans les rues" lorsqu'on compare avec les mouvements précédents et pour une loi qui touche potentiellement les quelque 660.000 futurs bacheliers inscrits sur Parcoursup, note-t-il. "Il n'y a pas pour le moment de mouvement de masse".

Le 4 décembre 1986, 800.000 jeunes avaient défilé dans toute la France pour demander le retrait du projet de loi Devaquet sur l'université. Vingt ans plus tard, ils étaient 300.000 le 7 février 2006 contre le contrat de première embauche (CPE) de Dominique de Villepin. Ces deux projets avaient été abandonnés.

Une faible mobilisation dans la rue qui peut s'expliquer par le relatif échec des manifestations contre la réforme du Code du travail à l'automne 2017, estime le juriste et politologue Rubi Morder.

Mais le climat social a, depuis, nettement évolué et s'est considérablement tendu aujourd'hui avec notamment la mobilisation des cheminots.

Une partie des étudiants mobilisés réfléchissent d'ailleurs à une coordination avec d'autres mouvements sociaux: les cheminots, mais aussi les postiers ou les ouvriers de Ford-Blanquefort par exemple à Bordeaux, avec pour objectif d'"agréger les mécontentements", note Albert Ogien, directeur de recherches au CNRS.

Le député LFI François Ruffin a proposé mercredi, lors d'un rassemblement auquel participaient des salariés en grève et des étudiants, une grande manifestation nationale le samedi 5 mai.

- "Paroles intempestives" -

Pour expliquer la faible implication des lycéens dans le mouvement actuel, Hugo Melchior cite le soulagement de voir supprimer le tirage au sort pour l'accès à certaines filières universitaires, l'approche du bac, l'intransigeance supposée du gouvernement et la pénurie de militants politiques.

"Pour un certain nombre, cette réforme est source d'inquiétude mais est considérée comme un progrès. Et ceux qui y voient une vraie régression ne se mobilisent pas pour autant", relève-t-il.

Si les lycéens sont relativement absents, des professeurs à la fac font, eux, entendre leur voix. Le syndicat Snesup-FSU engage ses sympathisants à ne pas participer aux commission d'examens des dossiers des bacheliers ou à répondre par "oui" à toutes les candidatures déposées par les lycéens.

Les jours prochains seront décisifs. "Ce sont souvent des paroles intempestives de la part des gouvernements" qui font descendre les foules dans les rues, rappelle Albert Ogien, citant le "droit dans mes bottes" d'Alain Juppé lors des grèves de 1995.

Or le gouvernement actuel "a une connaissance assez fine des ressorts de la communication et fait très attention à ne pas envenimer les choses", souligne le sociologue.

"Orientation active", "accompagnement des lycéens", loi "de réussite des étudiants"... Frédérique Vidal a veillé à ne jamais utiliser les mots de "tri" ou de "sélection", des termes brandis par les opposants à sa loi mais qu'elle récuse avec fermeté.

Reste que les étudiants "sont une plaque sensible de la société", qui traverse "une crise morale", selon Robi Morder. "Il y a un malaise dans l'enseignement supérieur, avec un manque criant de moyens, mais ce qui se passe dans les facs va au-delà de la loi Vidal", estime-t-il.

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