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"Cela va être horrible": l'avocate de "Roe versus Wade" indignée par les menaces sur l'IVG

"Cela va être horrible": l'avocate de "Roe versus Wade" indignée par les menaces sur l'IVG
l'avocate Linda Coffee à Mineola, au Texas, le 6 mai 2022FRANCOIS PICARD
 
 

Dernière survivante de la bataille juridique qui a instauré le droit constitutionnel à l'avortement aux Etats-Unis, Linda Coffee est indignée à l'idée que la Cour suprême le remette en cause presque 50 ans plus tard.

La fuite d'un projet d'arrêt révélé le 2 mai par Politico indique que la plus haute juridiction américaine pourrait revenir sur la décision "Roe versus Wade" de janvier 1973, qui garantit encore aujourd'hui aux femmes un accès à l'avortement, même dans les Etats les plus conservateurs.

"Cela va être horrible", prédit la dame de 79 ans, qui représentait à l'époque Jane Roe, une femme enceinte désirant une interruption volontaire de grossesse (IVG).

Avorter "coûtera très cher aux personnes pauvres... Beaucoup de gens n'ont pas les moyens de prendre l'avion", explique-t-elle en recevant l'AFP dans sa maison du Texas, assise dans une chaise roulante.

En effet, si la Cour suprême revient sur sa décision emblématique de 1973, des millions d'Américaines pourraient se retrouver à des centaines voire des milliers de kilomètres du plus proche centre médical pratiquant des IVG. Notamment celles vivant en Floride, dans le sud du Texas ou dans le Mississippi.

"Une très large majorité de personnes souhaite conserver une partie de la décision Roe versus Wade" poursuit Linda Coffee. Ce n'est qu'une "minorité, très bruyante, qui ne veut rien en garder".

D'après une étude de mai 2021 de l'institut Pew Research, 59% des Américains estiment que l'avortement doit rester légal dans tous les cas ou dans une majorité d'entre eux.

Si la décision "Roe versus Wade" est annulée, chaque Etat décidera si l'avortement est légal sur son territoire.

Vingt-six d'entre eux "interdiront certainement ou probablement l'avortement" d'après l'institut de recherche Guttmacher, favorable au droit à l'IVG et dont les études font référence.

- Toujours sollicitée -

Linda Coffee a 27 ans quand, en 1970, elle dépose officiellement le dossier "Roe versus Wade" à Dallas.

Elle bâtit tout l'argumentaire juridique démontrant que sa cliente, qui souhaite avorter, ne bénéficie pas du droit au respect de la vie privée garanti par la Constitution.

Précaire, souffrant d'addictions, Norma McCorvey est en effet dans l'impossibilité matérielle d'échapper aux lois restrictives en termes d'avortement au Texas et de partir dans un autre Etat.

C'est sous le pseudonyme de Jane Roe (qui protégeait son identité jusqu'à ce qu'elle ne révèle qui elle était) qu'elle laisse son nom, avec celui du procureur texan Henry Wade, à la décision historique de la Cour suprême.

Aujourd'hui encore, Linda Coffee continue à être sollicitée par des étudiants, féministes ou journalistes qui souhaitent en savoir plus sur les coulisses de cette bataille qui a autant marqué que divisé le pays.

Elle ajoute leurs missives à sa collection où se mêlent les plumes d'oie reçues pour chacune des plaidoiries à la Cour suprême --une tradition bicentenaire de l'institution-- et des articles de presse sur l'avortement ou sur Sarah Weddington, l'autre avocate qui fut sa précieuse alliée dans cette bataille. Celle-ci est décédée l'an dernier.

"J'ai eu parfois des appels du Dakota du Sud ou du Canada... La plupart du temps, les gens ignoraient que Jane Roe n'avait jamais avorté", dit-elle en riant, les yeux plein de malice.

En effet, trois ans s'écoulent entre le début de l'affaire et la décision de la Cour suprême: Norma McCorvey accouche finalement d'un troisième enfant confié, comme les autres, en adoption.

- Pas d'eau courante -

Si après leur victoire Sarah Weddington fait carrière dans la politique comme députée, Linda Coffee, elle, reste dans l'ombre, poursuivant un discret travail d'avocate spécialisée dans les faillites et les divorces dans un cabinet de Dallas.

Quand ce dernier ferme, elle doit prendre sa retraite et choisit de s'installer dans la petite ville de Mineola, où elle vit toujours, à deux heures à l'est de Dallas.

"Elle n'aime pas attirer l'attention" résume Rebecca Hartt, sa compagne depuis 38 ans. "Elle est très timide".

Ces dernières années ont été difficiles pour elle: une encéphalite due au virus du Nil occidental l'a immobilisée en soins intensifs 241 jours avant qu'elle ne se fracture la hanche l'été passé.

Le couple vit aujourd'hui sans eau courante à l'intérieur de sa maison faute de pouvoir réunir les quelques milliers de dollars nécessaires pour refaire les canalisations qui ont éclaté pendant la vague de froid extrême qui s'est abattue sur le Texas en février 2021 (la température était descendue à -19° à Dallas).

Son cousin Richard Stafford, professeur de journalisme à l'université d'Etat de Géorgie, mène plusieurs projets "qui devraient", dit-il, "bientôt la sortir de cette situation difficile".

"Un documentaire et une série sont en cours de négociation avec plusieurs producteurs", explique-t-il. Il souhaite aussi publier un mémoire qu'il a rédigé à partir des souvenirs de Linda Coffee.


 

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