"Elle" de Genet, portrait burlesque du pape signé Alfredo Arias

Alfredo Arias le 26 septembre 2016 à BiarritzGAIZKA IROZ

Un pape sur des patins à roulettes qui montre son postérieur au public : dans "Elle", pièce peu connue de Jean Genet, Alfredo Arias dresse un portrait irrévérencieux du saint père pour mieux s'interroger sur son image.

Qui se cache derrière le pape ? Le temps d'une séance photo, le metteur en scène franco-argentin de 74 ans campe lui-même le pontife dans cette comédie inachevée du dramaturge provocateur et publiée à titre posthume pour la première fois en 1989.

Le chef de l'Eglise catholique est mis à nu -parfois littéralement- pour dénoncer la théâtralité de l'image qu'il projette à "Quinze millions d'âmes" : c'est un homme comme les autres qui dit "Bordel de Dieu" et demande qu'on lui apporte son "pot" pour qu'il "chie".

Pourquoi "Elle" ? Elle, c'est Sa Sainteté, mais aussi un clin d'oeil à un mannequin femme qui prend des poses et projette une image distante de la personne.

Pour l'Argentin établi à Paris depuis la fin des années 60 -avec son groupe théâtral Tse fondé à Buenos Aires en 1966- et qui a connu Jean Genet, la pièce a une résonance aujourd'hui, une époque qu'il trouve "un peu mollassonne".

"C'est un texte très libre qui correspond à une époque où l'irrévérence était un langage plus quotidien, aujourd'hui il y a moins d'audace, on est devenu plus sérieux, plus cérémonieux", affirme le metteur en scène à l'AFP.

Soulignant l'importance d'un "langage poétique dans notre société", il dit avoir monté la pièce car il se sent proche du "côté orphelin, voyou, osé, contestataire" de Genet, connu pour ses pièces transgressives.

Malgré son ton insolent, la pièce, présentée au Théâtre de l'Athénée, flirte avec la poésie.

- Grande solitude -

Au photographe qui lui demande de prendre l'air inspiré, le pape lance : "Comment est-ce, l'air inspiré ? (...) Est-il une apparente béatitude, le bonheur d'entendre Dieu - ou la souffrance de recevoir un message d'une telle importance que tous vos traits, comme des bras, se tendent pour le porter ?".

La mise en scène d'Arias est très visuelle, faisant appel à un écran montrant la gestuelle muette d'un pape qui semble dédoublé, pour accentuer cette glorification dérisoire du folklore papal tel que présentée par l'auteur des Bonnes.

"Genet descend le pape de son piédestal pour pouvoir le regarder en face, mais il éprouve de la compassion à l'égard de sa solitude", explique Alfredo Arias.

"Il lui permet de s'exprimer, de voir ses limites, de voir qu'il fait partie d'une parade", ajoute-t-il, car les papes "vivent une grande solitude, ils sont devant un gouffre".

La pièce n'est pas sans rappeler le film "Habemus papam" de Nanni Moretti (2011) qui met en action un pape pris de panique lorsqu'il est élu et qui est réticent à accepter sa charge.

Le pape de Jean Genet, lui, s'indigne de la représentation de la divinité qu'il est censé incarner : "Images, toujours images ! Images, toujours images. J'en ai assez !".

"Il y a eu des papes angoissants qui au lieu d'ouvrir des perspectives, les ferment", dit Alfredo Arias, qui a déjà monté le chef-d'oeuvre de Genet, Les bonnes.

"Et puis il y a des papes qui comprennent, qui s'adaptent. Le pape actuel il essaie de faire dans le bon sens", sourit-il, en référence au pape François, argentin comme lui.

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