"Jihad médiatique": le mystère Farouk Ben Abbes

Benoit PEYRUCQ
Internet

Cité dans plusieurs dossiers antiterroristes mais jamais condamné, Farouk Ben Abbes, figure de l'islamisme radical jugé à Paris pour avoir administré un site jihadiste de référence dans les années 2000, a dénoncé jeudi des "fantasmes" à son encontre.

Le Belgo-Tunisien de 32 ans comparaît libre depuis mercredi devant le tribunal correctionnel pour association de malfaiteurs à visée terroriste, au côté de deux autres hommes. Un quatrième prévenu est en Syrie.

Tous sont jugés pour avoir administré à la fin des années 2000 le site jihadiste francophone de référence Ansar al-Haqq, "Les partisans de la vérité", désormais fermé. Et surtout accusé d'y avoir incité au combat armé, dans un "jihad médiatique" prôné notamment par Al-Qaïda.

Dans ce dossier ancien, jugé de manière "beaucoup trop" tardive de l'aveu de la présidente du tribunal, Farouk Ben Abbes est accusé d'avoir traduit et diffusé sur ce forum de la propagande jihadiste, entre 2007 et 2009, alors qu'il séjournait en Egypte puis dans la bande de Gaza.

A-t-il cherché à endoctriner, à recruter ? Il a soutenu que ses publications n'avaient toujours eu un but qu'informatif, tout en affirmant "mesurer aujourd'hui la responsabilité qui a été la (sienne), avec le recul".

Mais si l'on connaît aujourd'hui le rôle fondamental d'internet et des messageries instantanées dans les départs massifs pour la Syrie, Farouk Ben Abbes a demandé à être jugé au regard du contexte de cette époque où le jihad se menait à Gaza ou au Waziristan: "Je regrette énormément de choses, mais je ne veux pas non plus qu'on donne à mes actes une portée qu'ils n'avaient pas".

Pour ses avocats, nulle part dans le dossier n'apparaît l'élément "matériel" nécessaire à des poursuites pour association de malfaiteurs terroriste.

Ce petit homme aux airs sages et au discours très construit a longuement insisté sur sa définition du "jihad": une "résistance", "le droit à une population de se défendre en cas d'agression". Ni "attentats", ni "exportation des combats".

C'est dans cette optique qu'il assure être parti pour Gaza, entre 2008 et 2009, mener un "jihad humanitaire". Il s'était trouvé là-bas au contact d'un groupe jihadiste palestinien lié à Al-Qaïda, "L'Armée de l'islam", qu'il n'a jamais intégré, a-t-il soutenu.

Ben Abbes a concédé une "grosse part d'erreur dans (son) activité", "avoir transposé ailleurs" ce qu'il voyait à Gaza, "avoir vu Al-Qaïda comme des résistants en occultant ce qu'ils faisaient à côté".

"Il y a énormément de choses qui se disent sur moi, ça a construit un personnage, des fantasmes", a-t-il affirmé.

- "Présenter une idéologie" -

La présidente du tribunal avait prévenu qu'il ne serait interrogé que sur Ansar Al-Haqq, aucunement sur "le reste".

Car s'il n'est poursuivi dans aucun autre dossier antiterroriste, Farouk Ben Abbes est cité dans plusieurs dossiers de ce type, récents et plus anciens.

Proche des frères Clain, qui avaient revendiqué les attentats parisiens du 13 novembre 2015 pour le compte de l'organisation Etat islamique, il a bénéficié d'un non-lieu dans une enquête sur des projets d'attentats signalés en 2009 par les autorités égyptiennes, où la salle de spectacles du Bataclan apparaissait parmi les cibles, six ans avant l'attaque du 13-Novembre qui y fit 90 morts.

Cité également dans le dossier sur l'attentat ayant coûté la vie à une lycéenne française au Caire en 2009, attribué par les autorités égyptiennes à "L'armée de l'islam", il n'y est pas poursuivi.

Lui qui était jusque récemment l'un des plus anciens assignés à résidence de France assure être "revenu" des discours dans lesquels il baignait à l'époque et avoir même développé "une "contre-théologie".

Un peu plus tôt, ses deux coprévenus, deux pères de famille, avaient condamné le jihadisme et reconnu que leurs publications avaient pu inciter des gens au combat armé, tout en assurant n'avoir cherché qu'à "informer".

"Je pensais avoir le droit de présenter une idéologie", a assuré l'un. L'autre, qui traduisait des communiqués jihadistes via "Google translate", a expliqué avoir agi ainsi pour contrer "les manipulations des médias dits traditionnels".

Réquisitoire vendredi.

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