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"Jusqu'à la victoire!": des indigènes mexicains contre les élections

Si le Mexique se prépare à une journée d'élections générales dimanche, des milliers d'indigènes n'iront pas voter et tournent le dos au régime des partis.

A Nahuatzen, dans les montagnes du Michoacan (ouest), des membres de la communauté des Purépechas montent la garde près d'un feu pour empêcher l'installation par les autorités de bureaux de vote.

"Nous sommes prêts à toute éventualité", prévient l'un des habitants alors que le gouverneur de l'Etat a annoncé une prochaine opération des forces de l'ordre pour garantir la tenue des élections.

Comme à Nahuatzen, de nombreuses communautés indigènes mexicaines, lassées des exactions du crime organisé, des autorités corrompues et de la destruction de leurs terres ancestrales, veulent boycotter ou entraver les élections de dimanche.

Au Michoacan, comme au Chiapas (sud-est) ou dans le Nayarit (nord-ouest), elles envisagent de dresser des barrages routiers ou de manifester contre le scrutin.

Tous s'inspirent de l'emblématique Cheran, une ville purépecha du Michoacan qui en 2011 est parvenue à abolir le multipartisme pour le remplacer par un système électoral basé sur ses us et coutumes.

Plutôt que d'élire un maire, les habitants désignent douze habitants qui les représenteront au sein d'un Grand conseil durant trois ans.

Pas de campagne électorale, pas de meeting ni d'urnes. L'autorité suprême reste l'Assemblée, c'est-à-dire le peuple.

Après une lutte contre l'Etat du Michoacan, les habitants sont même parvenus à obtenir de la Cour suprême mexicaine la reconnaissance de leur particularité, et bénéficient, comme les autres localités, de subventions publiques.

- L'exil du PRI -

Au milieu des confettis multicolores et des colliers de fleurs, environ 5.000 habitants de Cheran ont renouvelé le mois dernier les membres de leur Grand conseil.

Comme leurs ancêtres, les habitants, en tenue traditionnelle, ont voté à main levée.

"Non à la servitude et à l'esclavage! Jusqu'à la victoire!" scandait au micro l'un des organisateurs, célébrant sept ans d'autonomie de Cheran.

Le soulèvement de la ville s'est déroulé en 2008, après une élection remportée par le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), le parti au pouvoir.

Le maire fraîchement élu, Roberto Bautista, avait aussitôt placé des proches à plusieurs postes-clés, et protégeait des bûcherons armés, employés par le crime organisé, qui ont semé la terreur dans la communauté et déforesté illégalement des milliers d'hectares.

Les fusillades étaient "quotidiennes, en pleine rue", jusqu'à ce qu'une poignée de femmes, indignées par le pillage de la forêt, se soulèvent, se souvient Irma Campos, une enseignante à la retraite qui se consacre à la phytothérapie.

Cheran a expulsé Bautista et dans le même élan tous les partis politiques. La police municipale corrompue a été démantelée et remplacée par une patrouille communautaire.

En sept ans, les habitants ont replanté 8.000 des 10.000 hectares de forêt qui avaient été coupés illégalement.

- Retour de la sécurité -

Si la pauvreté est toujours présente, la sécurité, elle, est revenue.

"On peut marcher dans la communauté tranquillement", se réjouit Campos, 59 ans, enveloppée dans son rebozo (châle) multicolore.

D'autres, comme Salvador Queandon, craignent cependant que "les mauvais" parviennent à s'infiltrer de nouveau, au besoin en corrompant des villageois.

L'ombre du PRI plane toujours autour de la ville.

Le controversé parti a même convaincu un de ses habitants, Jose Ventura, 23 ans, de se présenter à un poste de député local.

Ventura "obéit aux instructions du parti qui l'a désigné et non à la communauté" juge Salvador Adame, un habitant venant d'être élu comme membre du Grand conseil de Cheran.

- "Marichuy" -

Profitant d'une réforme autorisant les candidatures indépendantes à la présidentielle, la désormais démobilisée guérilla zapatiste de l'Armée de libération nationale (EZLN) a, elle, cherché à participer au scrutin national.

Elle a désigné une guérisseuse de l'ethnie Nahuatl, Maria de Jesus Patricio, surnommée "Marichuy", pour porter la voix de ces communautés durant l'élection présidentielle.

Au milieu des potions digestives, des pommades antibiotiques et mélanges d'herbes contre "l'épouvante", "Marichuy" rêve d'éradiquer le "cancer" du capitalisme, de la corruption, du crime organisé et de la pollution de l'environnement.

Le but n’était pas vraiment de se faire élire, mais plutôt de poser les bases d'un mouvement anticapitaliste indigène.

Mais cette femme n'a pas réussi à réunir les 860.000 signatures nécessaires à l'enregistrement de sa candidature par l'Institut électoral mexicain (INE).

"Le Mexique est un pays raciste qui n'est pas préparé à la diversité dans l'espace public", estime Zenaida Perez, de l'Institut Simone de Beauvoir à Mexico.

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