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"Les Éternels", portrait d'une femme et d'une Chine abandonnées

Zhao Tao lors de la présentation du film "Les Eternels" le 12 mai 2018 à CannesLaurent EMMANUEL
Chine

Dans le sillage de Qiao, compagne d'un caïd de la pègre, "Les Eternels" du Chinois Jia Zhang-Ke, en salles mercredi, dresse un magnifique portrait de femme et en filigrane celui de ces provinces chinoises abandonnées, envers du miracle économique.

Durant environ 2h20, la caméra de Jia Zhang-Ke ne quitte pas ou presque la silhouette de Qiao, jouée par Zhao Tao, son actrice fétiche et épouse. Fragile et enfantine, avec ses blousons frappés d'un papillon coloré, mais d'une force indestructible, elle reste attachée aux valeurs, "loyauté et droiture", apprises au sein de la pègre pour qui elle gère d'une main de fer un tripot de mah-jong.

Elle est incandescente dans cette scène où elle dégaine son arme pour sauver la vie de Bin (Liao Fan), saoulé de coups par les hommes de main d'un autre gang. Un sommet de violence, de bruits et de couleurs qui va entraîner sa chute et l'envoyer derrière les barreaux pour cinq ans.

Abandonnée par Bin, qui vit désormais avec "l'hirondelle", la soeur de "l'étudiant", autre membre de la pègre locale, elle s'obstine à le retrouver, dans une longue errance à travers une Chine presque désertée.

Retrouvailles, nouvelle séparation, nouvelles retrouvailles, des années plus tard, quand Bin, cloué dans un fauteuil roulant, victime de l'alcool, vient la retrouver. C'est elle alors qui a le pouvoir, à la tête d'un autre tripot.

- Village People -

Derrière sa fresque romanesque, Jia dresse le portrait sans fioritures de cette Chine provinciale qui a vécu "des transformations fulgurantes et radicales", a-t-il expliqué lors du dernier Festival de Cannes, où son film était en compétition. Celle des mineurs du Shanxi (nord), comme le père de Qiao, promis à la délocalisation dans une autre région. Celle des riverains du Yangtse dont la vie va être noyée par le barrage des Trois Gorges.

Le tout filmé "en six formats différents, en DV, HD, sur pellicules...": "Ce film c'est un peu une rétrospective de mon travail, depuis mon premier film, en 1998", sourit-il.

Mais c'est aussi le portrait de la corruption, symbolisée par "l'étudiant", qui réapparaît en dirigeant à la Chambre de commerce, clubs de golf sur l'épaule.

Espaces urbains déserts, trains lancés vers nulle part, apparition d'un Ovni, comme en référence à "Still Life" (Lion d'Or à la Mostra de Venise 2006): après une montée en puissance d'une quarantaine de minutes, colorée et rythmée par YMCA, l'hymne disco de Village People, Jia s'offre une longue errance presque silencieuse et monochrome.

Le réalisateur chinois, autrefois labellisé "underground" mais désormais entré au Parlement chinois, finit par l'image brouillée de Qiao dans l'objectif d'une caméra de surveillance. Comme un clin d'oeil à cette censure qui a longtemps scruté ses films avec attention.

"Pour ce film, nous avons eu l'approbation du bureau de la censure", se félicitait-il à Cannes. "Tout s'est passé relativement bien de ce côté".

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