"Les tirs de bazookas secouent notre immeuble": l'offensive du Têt vue du bureau de l'AFP

Vue sur l'ancienne citadelle impériale à Hue, au Vietnam, le 25 janvier 2018, où des combats acharnés ont eu lieu en 1968 dans le cadrte de l'offensive du TêtHOANG DINH Nam

Alors que le pays célèbre le nouvel an lunaire, le Têt, des dizaines de milliers de combattants communistes hostiles au régime du Sud Vietnam, lancent les 30 et 31 janvier 1968 une vaste attaque qui met pour la première fois l'armée américaine sur la défensive.

Quatre jours après le début de l'offensive, le directeur du bureau de l'AFP à Saïgon François Pelou signe un long récit où il raconte comment, du jour au lendemain, la ville bascule dans la guerre. Extraits:

- 'Attirés par un rêve' -

SAIGON, 3 février 1968 (AFP) - (...) Dans l’immeuble voisin du bureau de l'AFP, dès la première nuit, mercredi (31 janvier 1968, NDLR), quinze Vietcong prennent position.

Les tirs de bazookas secouent notre immeuble… quelques minutes de répit et tactactac… les AK-47 ouvrent le feu aussitôt. Pendant tout le temps, du bureau, on suivait la lutte des quinze Vietcong (combattants du Front de Libération du Sud Vietnam, NDLR). Bazookas, silence et la réplique…

Dans la rue, deux Vietcong tués dès les premières heures et deux Américains tués près de leur jeep. Les cadavres resteront vingt-quatre heures à noircir au soleil.

Jeudi matin, les quinze, peut-être dix Vietcong survivants repoussent un dernier assaut. A neuf heures trente, six d’entre eux faits prisonniers, ils venaient d’épuiser toutes leurs munitions.

Il y a une femme parmi eux. Vêtus de pauvres vêtements civils poussiéreux, plusieurs sont blessés, les yeux hagards, saignant de la bouche et des oreilles par la déflagration des obus de bazookas. Accroupis, rudoyés sur le trottoir, menottes aux mains, ils refusent de parler, narguant leurs gardiens. Ils venaient de vivre en tout trente-six heures dans une grande ville qu’ils voyaient pour la première fois. Attirés par un rêve, eux, paysans des rizières venus libérer la capitale, déclencher la révolution. Le rêve venait de se terminer.

- 'Dans la poche un brassard rouge' -

(François Pelou raconte comment à partir du 29 janvier ces paysans des rizières sont arrivés discrètement à Saïgon "par groupe de deux ou trois".)

Certains venus de Kiem Hoa dans le delta marchaient depuis cinq jours. Ils étaient vêtus de vêtements civils.

Dans la poche un brassard rouge et à la main un petit sac en plastique transparent contenant des vivres pour une journée et demie.

Ils viennent de partout et mystérieusement se rendent au milieu des explosions de pétards de la fête du Têt vers les points de rendez-vous. Les Saïgonnais s’amusent, ils ne se doutent pas que la bataille de Saïgon a commencé. Le Têt c'est pour Saïgon le carnaval pour Rio.

Les commandos se constituent, les armes sont distribuées. Plus de six cents d’entre elles, des mitrailleuses lourdes et des bazookas, sont à Saïgon depuis des semaines cachées dans le quartier chinois de Cholon. La plus audacieuse offensive de la guerre est en cours.

A minuit les commandos partent pour leurs objectifs. Il y en a dix-huit dans la ville. L'ambassade des Etats-Unis - où dix-neuf Vietcong vont mourir dans les jardins sans avoir pu pénétrer dans l’immeuble –, le Palais de l’Indépendance, la radio vietnamienne, la base de Tan Son Nhut, le champ de courses, neuf commissariats de police et quatre hôtels militaires américains.

A deux heures cinquante, mercredi, de fortes explosions secouent le centre de la ville, ma maison tremble. Elles rappellent les bombardements au mortier. Dans la ville les pétards du Têt continuent en rafales. Pétards ou balles… Dans mon jardin ils sifflent et ricochent dans les arbres. Le Têt est terminé la bataille de Saïgon commence.

Sans transition, Saïgon est passée des pétards à la fusillade. Celle-ci va durer pendant près de quatre jours. Pour la première fois Saïgon va connaître la guerre.

- 'Ils sont courageux' -

Les services de renseignements américains savent aujourd’hui que la majorité de la population était au courant des préparatifs vietcong pour l’offensive mais personne n’a parlé.

La population n’a pas parlé par peur, peut-être, mais par sympathie aussi, et, plus probablement, par une indifférence née de vingt ans de guerre et de renversements continuels de situation. Mais parallèlement elle n’a pas participé au soulèvement général que peut-être le Vietcong cherchait à susciter. Le déploiement quotidien sous ses yeux de la puissance américaine est trop massif pour qu’elle puisse donner encore pour le moment la moindre chance de victoire à ces troupes en guenilles, chaussées de sandales japonaises renforcées de ficelles, ayant un brassard pour tout uniforme. Elle n’a nulle part pris parti en masse.

Mais il est indéniable qu’à Saïgon la résistance des Vietcong a impressionné. "Ils sont courageux", m’a dit le jeune étudiant de Cholon qui vient de vivre avec eux pendant deux jours.

Même réaction chez cette Vietnamienne de Gia Dinh qui a dû héberger pendant une journée des soldats Vietcong pourchassés. "Ils n’ont jamais voulu accepter de nourriture. Ils n’ont accepté que de l’eau pour boire. Ils sont courageux".

La vulnérabilité américaine et gouvernementale, démontrée après la victoire indéniable des Vietcong dans la première phase de leur offensive, risque de constituer un facteur important dans la vie politique vietnamienne. La puissance américaine a perdu de son prestige. La plus puissante armée du monde a été mise sur la défensive sur tout le territoire. Elle a été un moment débordée.

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