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"Où sont nos femmes?": des Pakistanais s'angoissent pour leurs épouses "disparues" en Chine

Des dizaines de Pakistanais demandent des comptes à la Chine, où leurs épouses chinoises auraient été internées dans des camps de rééducation, en pleine vague de répression contre un risque de contagion jihadiste.

Ces hommes d'affaires ont longtemps travaillé dans le Xinjiang (nord-ouest), une région chinoise frontalière du Pakistan où résident quelque 10 millions de Ouïghours, une ethnie majoritairement musulmane.

Mariés à des Chinoises, ces Pakistanais rentraient au pays chaque année pour affaires ou pour renouveler leur visa, laissant quelques mois derrière eux leur famille. Mais depuis l'année dernière, appels téléphoniques et SMS restent sans réponse.

"Ma femme et mes enfants ont été interpellés en mars l'an dernier. Je n'ai plus de nouvelles depuis", s'inquiète Iqbal, qui ne souhaite pas révéler son nom complet afin de protéger ses proches. En juillet, il a tenté de rejoindre son épouse en Chine. Mais il a été bloqué à la frontière.

"Les autorités m'ont dit que ma femme était en 'formation' et que le gouvernement prenait soin de mes enfants. Je les ai suppliées de me laisser parler à mes filles, mais on me l'a refusé", raconte-t-il.

Iqbal fait partie d'un groupe de dizaines de commerçants pakistanais sans nouvelles de leur famille, selon Javed Hussain, un député du parlement du Gilgit-Baltistan, région du Pakistan frontalière de la Chine. Début mars, les parlementaires régionaux ont voté une résolution condamnant ces "détentions illégales".


Silence de Pékin 

La Chine reste quasi-muette sur le sujet. "Les deux parties maintiennent leur communication sur les dossiers relatifs aux échanges entre les personnes des deux pays", se contente d'indiquer le ministère chinois des Affaires étrangères.

Pékin entretient d'excellents rapports avec Islamabad. Les deux pays ont lancé un grand projet commun: le Couloir économique Chine-Pakistan, qui doit relier l'ouest chinois au port pakistanais de Gwadar (sud-ouest).

En 2013, Chinois et Pakistanais ont signé des accords d'un montant total de 46 milliards de dollars portant sur la construction d'infrastructures le long de ce corridor commercial. Objectif: stimuler l'économie encore anémique des régions traversées.

Mais l'équation est ardue pour la Chine, qui doit ouvrir ses frontières aux échanges, tout en empêchant l'arrivée de "terroristes" depuis le Pakistan voisin.

Or le Xinjiang est régulièrement frappé par des attentats attribués par Pékin à des "séparatistes" ouïghours. Ils ont fait des centaines de morts ces dernières années en Chine.

Des Ouïghours disent subir des discriminations religieuses et sur le marché de l'emploi. Et les autorités s'alarment des liens entre une frange radicalisée de cette minorité et des groupes jihadistes.


"Une menace" 

En réponse, la Chine prend des mesures draconiennes: déploiement massif de forces de l'ordre, contrôle des véhicules, multiplication de la vidéosurveillance, policiers à chaque carrefour dans les villes.

Elle aurait également créé des centres de rééducation destinés aux personnes soupçonnées d'intentions hostiles.

Selon Iqbal et d'autres Pakistanais, leurs épouses ont été visées en raison des appels et des SMS reçus de l'étranger. "Toute communication venant du Pakistan est considérée comme une menace", pense Qurban, un homme d'affaires qui a travaillé côté chinois durant 30 ans.

La Chine réfute l'existence de camps de rééducation. L'administration et la presse d'Etat ont cependant révélé l'existence d'une trentaine d'entre eux, qui accueilleraient au moins 4.000 détenus, selon un décompte de l'AFP.

Ali, un Pakistanais sans nouvelles de son épouse, suppose qu'elle est soumise à "une espèce de formation où on lui apprend des choses sur le communisme et à devenir une bonne patriote".

"Ma femme m'avait raconté que la police était venue chez elle pour lui demander de s'expliquer sur les appels téléphoniques venant du Pakistan et sur ses liens avec le Mouvement islamique du Turkestan oriental", une organisation classée comme terroriste par l'ONU et accusée par Pékin de nourrir le séparatisme ouïghour.

"Ils ne vous disent jamais rien. Juste que votre famille reviendra quand elle aura fini la formation."

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