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A Antananarivo, sur un tas d'ordures, la cité de l'espoir du père Pedro

A 6 ans, Liva fouillait dans l'immense décharge qui surplombe toujours Antananarivo, la capitale malgache. "On ne pouvait pas y distinguer les hommes des cochons et des chiens", se souvient-il. Trente ans plus tard, il enseigne les mathématiques.

Son salut, Liva Louis de Gonzagues le doit au père Pedro, qui a sorti des milliers de personnes de la misère en créant, sur les immondices, une cité de 25.000 habitants qui accueillera dimanche le pape François.

Figure incontournable du catholicisme à Madagascar, le père Pedro est "le bras de Dieu", estime Liva en marchant dans une rue impeccablement pavée, bordée de jacarandas. "Sous mes pieds, avant, c'était la décharge".

Dans la cité d'Akamasoa ("bons amis" en malgache), dont la genèse remonte à 1989, les maisonnettes à un étage, couleur pastel, semblent tout droit sorties d'un conte pour enfants.

Mais l'odeur insoutenable des déchets et les colonies de mouches tenaces rappellent l'immédiate proximité des déchets qui s'accumulent toujours sur des mètres de hauteur.

Une fois sorti d'affaire, Liva Louis de Gonzagues aurait pu partir. Il a choisi de rester. "Pour redonner au mouvement Akamasoa ce qu'il m'a apporté."

"Voilà des gens que personne ne saluait et qui ont retrouvé leur dignité", se réjouit le père Pedro, installé depuis 1976 à Madagascar. "On leur a donné un toit, une éducation, un emploi. Cet enfer est devenu une oasis d'espérance."

Pas étonnant alors que le prêtre argentin charismatique de 71 ans, carrure imposante, yeux bleus et barbe blanche, ne se déplace pas sans une nuée d'enfants, et quelques adultes, venus le saluer, le toucher, lui sourire.

- 'Révolté' -

"Il nous a ramassés dans la rue. Il est notre sauveur", affirme Mampiomina Eloïse Rasoanirina, 44 ans, qui travaille dans une carrière de granit d'Akamasoa. "Il est le deuxième pape", juge Fara Lucy Rasoambolatiana, une lycéenne recueillie à l'âge de 6 ans.

"Pas de discours, on travaille", peut-on lire sur les murs blancs de la cité, dont la propreté contraste avec les rues crasseuses du reste de la capitale.

Des femmes balaient les trottoirs lisses. A l'atelier couture, elles brodent des nappes. Des ferrailleurs s'activent pour construire des maisons. Dans les carrières de granit qui jouxtent la cité, on fait sauter à l'explosif le rocher et on taille ensuite des blocs.

En haut de la colline, dans la cour du dortoir réservé aux nouveaux arrivants - près de 2.000 familles de passage chaque mois - , des vieillards abandonnés par leurs proches somnolent au soleil après le déjeuner.

"On s'est substitué à l'Etat", résume le père Pedro. "L'Etat a beaucoup d'argent. Les grands organismes ont beaucoup d'argent. Où va l'argent ?", martèle-t-il. "Je suis un révolté en permanence. Je ne peux pas accepter cette pauvreté car elle a été créée par les dirigeants."

Depuis son indépendance en 1960, Madagascar est le seul pays au monde à s'être appauvri, sans avoir connu la guerre, selon l'ouvrage "L'Enigme et le paradoxe" écrit par un collectif de chercheurs.

Les trois-quarts de ses 26 millions d'habitants vivent avec moins de 2 dollars par jour.

Ici, "manger à sa faim est un événement", constate le père Pedro.

Dans les écoles d'Akamasoa, qui accueillent plus de 14.000 élèves, le repas est donc sacré.

- 'Comme au temps de Jésus' -

Dans un gymnase au toit en tôles transparentes et colorées, tels des vitraux bon marché, des centaines de petites blouses rouges font la queue pour une assiette de riz ou de pâtes. Ici, ni chaise ni table. Tout le monde prend son déjeuner par terre, sur le ciment.

Pour tenir, la cité dépend des dons. Le père Pedro revient justement d'une tournée en Europe pour lever des fonds. "On a huit-neuf mois pour tenir."

"Certains dans ma communauté religieuse ne me comprennent pas", regrette le religieux qui se consacre aux plus démunis, "mais, grâce à Dieu, on a un pape qui aime les pauvres."

Lors de sa visite, François n'assistera pas à la messe du père Pedro parfois célébrée dans les entrailles de la terre, au fond d'une carrière creusée par les habitants.

"Là-bas, je me sens comme au temps de Jésus", confie le prêtre, qui rassemble chaque dimanche des milliers de fidèles pour la messe, une "fête" ponctuée de chants, danses et applaudissements.

"C'est trop dur" pour le chef de l'Eglise catholique, octogénaire, d'accéder en bas de la carrière, explique le père Pedro, ancien élève du pape François au séminaire en Argentine.

Malgré son succès, le modèle de la cité d'Akamasoa connaît ses limites. Les maisons n'ont pas d'eau courante. Le règlement interdit l'alcool, le jeu, la drogue, la prostitution, mais des violences y éclatent régulièrement. Et les salaires versés restent faibles, l'équivalent d'environ 30 euros par mois.

Alors pour améliorer leur quotidien, des femmes, bébé sur le dos, des enfants et des hommes fouillent toujours la décharge à la recherche de plastique ou de ferraille.

"Un peuple oublié s'est mis debout, mais on reste très fragiles", reconnaît, les deux pieds sur terre, l'homme de Dieu, dont la succession reste encore un mystère.

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