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A Aulnay-sous-Bois, le crime que tout le monde veut oublier

A Aulnay-sous-Bois, le crime que tout le monde veut oublier
Une cage d'escalier d'un immeuble HLM appartenant au bailleur Emmaüs Habitat à Aulnay-sous-Bois, en avril 2017GEOFFROY VAN DER HASSELT

L'éclairage était en panne, ils l'ont pris pour un jeune de la cité rivale: Dalil, 23 ans, a été lynché par ses copains de la cité de l'Europe, à Aulnay-sous-Bois. Mais, un mois après, beaucoup préfèrent regarder ailleurs, et accuser le bailleur ou le "destin".

Tout semble partir d'une broutille, toutefois suffisante, en cette période de ramadan et de grosse chaleur, pour rallumer une rivalité entre quartiers que tout le monde pensait dépassée: le vol, par des "minots" de la "cité Emmaüs" - comme on surnomme cet ensemble de 800 logements -, de vélos appartenant à des "petits" de la cité voisine des 3000.

Dans l'après-midi du 4 juin, les esprits s'échauffent. A la rupture du jeûne, chacun regagne son foyer. Mais, après l'iftar (repas de rupture du jeûne), une petite centaine de jeunes se retrouvent sur le terre-plein de la cité pour en découdre.

Alertés, des renforts policiers se positionnent autour du quartier. Les gilets jaunes des "Femmes capables", un collectif de mères né avant la dernière Saint-Sylvestre pour prévenir les tensions, se déploient dans la cité.

Le pire semble avoir été évité quand, peu avant minuit, un jeune homme est découvert gisant, inconscient, près de l'aire de jeux. Transporté à l'hôpital, il décède la nuit suivante.

"Ce n'était plus qu'un hématome", rapporte une source policière qui juge "sidérant" un tel déchaînement de violence. Rouée de coups de pieds, la victime a eu le "crâne défoncé à coups de batte de baseball", et a reçu plusieurs coups de couteau.

La cité est en émoi. Pour éviter une "spirale de violences", l'imam de la grande mosquée, Yacine Laoudi, lance un appel solennel aux jeunes et à leurs parents.

Au grand soulagement de la mairie, la police judiciaire interpelle rapidement trois suspects - dont deux mineurs - et un quatrième se rend. Avant d'être mis en examen pour meurtre, ils livrent un aveu à peine croyable: ils se sont trompés de cible.

"Comme il était à terre et qu'ils ont vu des types des 3000 s'enfuir, ils ont cru que c'était l'un d'eux et ont voulu l'achever", explique une source policière.

- Une cité dans le noir depuis plusieurs mois -

Au sein de cette cité relativement tranquille, le traumatisme est d'autant plus grand que la victime et sa famille sont très appréciées. Fils d'un agent municipal, cet aîné d'une fratrie de quatre, employé d'un opérateur télécoms, est décrit comme un garçon "bosseur" et "sans histoire".

"Jamais je n'avais vu autant de monde à des obsèques un jour de semaine", témoigne Yacine Laoudi, qui estime que "plus de 3.000 personnes" ont assisté à l'office religieux. Dans les jours qui suivent, le pavillon de cette famille pieuse ne désemplit pas.

Mais, depuis, à la Cité de l'Europe, chacun s'efforce de regarder ailleurs.

"C'était son destin", tranche Mohammed, qui s'affirme croyant. Affalés sur des bancs, des jeunes de l'âge de Dalil préfèrent eux incriminer le bailleur, la cité HLM étant plongée dans le noir depuis que deux armoires électriques ont été incendiées en février.

"Il a fallu un mort pour avoir de la lumière", déplore lui aussi Abdel, 53 ans. "On n'y voyait pas à deux mètres ! Ce n'est pas normal de laisser 4.000 personnes dans le noir comme ça", ajoute ce locataire.

Face aux "insinuations" le visant, Emmaüs Habitat s'est fendu d'une mise au point. La livraison des coffrages blindés censés prévenir tout nouvel acte de vandalisme a été plus longue que prévu, explique le bailleur dans une affiche placardée dans les halls.

"Il faut dire la vérité: si ç'avait pas été lui, ç'aurait été un autre", glisse un jeune, penaud.

"Ce n'est pas la première fois qu'il y a des bagarres dans la cité, mais ça se terminait jamais en meurtre", souligne l'imam, qui s'alarme de la "banalisation de la violence" chez cette nouvelle génération accroc aux jeux vidéos.

Sur un des murs de la cité, les copains de Dalil ont réalisé une fresque en sa mémoire. Elle le représente accompagné de son chien, dont il était inséparable.

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