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A Avignon, une voix anti-Bolsonaro dépeint l'exil chez soi

A Avignon, une voix anti-Bolsonaro dépeint l'exil chez soi
Christiane Jatahy au festival d'Avignon, le 10 juillet 2019.Christophe SIMON

Des Syriens exilés à l'Amazonie menacée par Bolsonaro: le public du festival d'Avignon a réservé cette semaine une standing ovation au spectacle de la Brésilienne Christiane Jatahy qui dénonce la "campagne de criminalisation" des artistes dans son pays.

Dans "O Agora que demora" (Le présent qui déborde), l'artiste également cinéaste de 51 ans se saisit du mythe d'Ulysse pour évoquer le sentiment d'exil des réfugiés mais aussi dans son propre pays.

"C'est un moment très difficile pour faire du théâtre et du cinéma. Ils ont coupé les subventions, c'est une manière de nous bâillonner", affirme à l'AFP cette femme à la voix douce qui, lors de l'une de ses interventions dans la pièce, est apparue au bord des larmes.

"Il y a une campagne de criminalisation des artistes comme des gens de gauche. C'est tellement un vieux discours", ajoute-t-elle.

- "Encore sous le choc" -

Depuis l'élection de Jair Bolsonaro le 1er janvier, la culture brésilienne dans son ensemble est dans la tourmente. À peine arrivé au pouvoir, le président d'extrême droite a promis d'expurger le "marxisme culturel" du Brésil et réduit le ministère de la Culture à un simple département du nouveau ministère de la Citoyenneté.

D'après Christiane Jatahy, la réponse du monde du théâtre balance entre "l'anesthésie, car on est encore sous le choc, et la production de nombreuses pièces qui parlent de la situation".

"C'est impossible de ne pas penser le théâtre comme politique aujourd'hui", assure cette femme originaire de Rio de Janeiro.

"O Agora que demora" n'est pas une pièce de théâtre au sens classique du terme, mais plutôt un mélange de documentaire et de fiction.

Les protagonistes, filmés au Liban, dans les Territoires palestiniens, en Afrique du Sud et pour terminer en Amazonie, sont de vrais réfugiés mais aussi des acteurs dans la vraie vie, repérés à Beyrouth, dans le camp de réfugiés de Jénine ou encore au Hillbrow Theatre à Johannesburg.

Au fil du spectacle, qui partira en tournée en Europe dès septembre, on les voit lire, dans leur propre langue, des extraits de l'Odyssée de Homère, puis leur propre odyssée d'exil, de Yara la Syrienne emprisonnée à Damas à deux membres des Kayapós, en Amazonie, en passant par des réfugiés du Malawi et du Zimbabwe en Afrique du Sud.

Soudain, une partie de ces mêmes personnages, comme sortis de l'écran, se retrouvent au milieu des spectateurs, leur racontant de nouveau leur histoire, les invitant même une fois à danser avec eux.

"Ulysse est chacun d'entre nous et le cyclope (à qui Ulysse crève l'oeil), ça peut être les dictateurs, les tanks de guerre", souligne Mme Jatahy.

Elle avait commencé le tournage avant l'arrivée de Bolsonaro au pouvoir et voulait initialement filmer les réfugiés vénézuéliens au Brésil.

- "Nous sommes égaux" -

"Mais la réalité (de l'élection) m'a rattrapée. Le Brésil est mon Ithaque (l'île natale d'Ulysse) mais l'exil, ce n'est pas uniquement à l'étranger mais dans son propre pays", dit-elle, citant "les Indiens en Amazonie, poumon du monde, menacés de génocide".

"Beaucoup d'Indiens sont en train de mourir de pneumonie à cause de la proximité des villes; on leur transmet nos maladies. Ce n'est pas du pessimisme, c'est la réalité", poursuit l'artiste.

La dernière partie du documentaire théâtral est d'ailleurs la plus bouleversante, celle montrant Mme Jatahy conversant avec deux indigènes des Kayapós, dans l’Etat du Pará.

"Avant, il n'y avait pas d'homme blanc; on ne pouvait pas voir un avion tellement il y avait de forêts", témoigne l'un d'eux. "Nous sommes aussi Brésiliens, nous sommes égaux".

Dans ce même Etat brésilien, des Indiens des Arara cités dans un reportage AFP en avril se plaignent du fait que les terres qui leur sont réservées sont régulièrement spoliées par les trafiquants de bois et d'une multiplication d'incursions depuis l'arrivée au pouvoir de Bolsonaro.

"On se doit d'essayer de changer ne serait-ce 1%. Mais c'est vrai que pour le moment, je ressens beaucoup de peur pour l'avenir", confie Mme Jatahy.

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