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A Bagdad, poisson, hôpital de campagne et mixité, la petite société de Tahrir

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Hommes et femmes, ensemble, nourrissent et soignent les manifestants ou crient qu'ils veulent "la chute du régime": sur la place Tahrir de Bagdad, les Irakiens tentent de dépasser les clivages et construire "une société nouvelle".

Leurs nouveaux héros sont les conducteurs de touk-touk, ces petits véhicules qu'on ne voyait jamais hors des quartiers populaires de la périphérie.

Après un mois de contestation marquée par les violences, Ali Korani, 26 ans, veut "leur construire une statue ici", sur l'emblématique place du centre-ville.

Déjà mercredi, ils ont eu droit à la visite de la représentante de l'ONU en Irak, Jeanine Hennis-Plasschaert, qui a posé, assise à l'arrière de l'un de ces petits véhicules aux couleurs criardes, masque médical en main pour se protéger des gaz lacrymogènes.

Jour et nuit, leurs jeunes chauffeurs --"qu'avant la société rejetait", rappelle Ali-- transportent les blessés et approvisionnent la place en médicaments et nourriture.

Quand le peuple aura renversé le pouvoir, "on prendra les gros 4X4 des dirigeants et on les donnera aux jeunes des touk-touk", s'exalte-t-il.

- "On est les plus fortes" -

Et si les barrières sociales sont tombées, un autre mur a été franchi, assure Samara, élève ingénieure.

"D'habitude les garçons pensent que les filles sont fragiles, qu'elles ne peuvent pas venir dans ce genre d'endroits", explique à l'AFP la jeune fille aux yeux verts sous son voile noir.

Mais, défiant la société conservatrice et ses traditions, "on est venu, on a soigné les blessés et manifesté". Alors, "maintenant, ils savent qu'on est plus fortes qu'eux".

Au-delà, "tout a changé. Maintenant, on est unis", poursuit-elle, bouteille de Pepsi en main pour asperger les yeux des manifestants souffrant des gaz lacrymogènes.

"Ici, on a trouvé toutes les religions, toutes les provinces, sans aucune division", poursuit-elle, dans un pays déchiré encore récemment par les violences confessionnelles et les attaques de milices ou de groupes extrémistes religieux.

"Sans nous, le pays aurait été détruit, mais là on construit une nouvelle société, plus saine, avec tout le monde", renchérit Amné Karim, étudiante en médecine, drapeau irakien noué sur les épaules et imprimé sur la casquette qu'elle a vissé au-dessus de son voile blanc à motifs géométriques noirs.

Mais pour construire une société nouvelle, il faut se nourrir. Et c'est justement pour cela qu'Ibrahim Abdelhussein "prépare et sert à manger à tout le monde", explique à l'AFP cet homme de 64 ans.

Depuis son stand, il distribue de copieuses rations de viande, de riz aux légumes ou de "masgouf", la carpe grillée emblématique de la cuisine irakienne.

"Pourquoi je suis là? Mais parce que je suis Irakienne!", s'exclame à son tour Zeinab al-Qeissi, qui depuis quelques jours aide bénévolement aux premiers soins dans un hôpital de campagne.

Et pour y procéder, cette Irakienne de 39 ans, casque de chantier blanc sur son voile rose et masque médical sur le nez et la bouche, n'a qu'à piocher dans l'immense stock de médicaments qui s'accumule depuis que la place est devenue jeudi soir un camp autogéré occupé jour et nuit.

- Ristournes à la pharmacie -

Toutes ces crèmes, ces bandages et autres pilules ont été donnés par des anonymes, qui racontent pour certains avoir obtenu des réductions monstres auprès de pharmaciens sympathisants des manifestants, régulièrement arrosés par des grenades lacrymogènes, dont certaines portent des dates d'expiration dépassées depuis plusieurs années.

Plus loin, Alia, étudiante en médecine de 29 ans, gants de plastique rouge aux mains et pelle, balais et sacs poubelles sous le bras, s'active à nettoyer un bout de trottoir avec des camarades de lutte qu'elle ne connaissait pas il y a encore quelques jours.

Autour d'elle, des jeunes filles cheveux au vent côtoient des clercs chiites en turban. Des tentes installées par des tribus venues du bastion chiite de Sadr City bordent des petits stands où des jeunes diffusent d'entêtantes musiques aux rythmes électro. Des jeunes fument le narguilé alors que certains font la prière.

Un peu plus loin, des médecins bénévoles bandent le torse d'un jeune atteint par les éclats d'une grenade assourdissante. D'autres injectent du sérum physiologique dans les yeux de manifestants.

Petit à petit, les patients se relèvent. En repartant, leurs narines sont de nouveau chatouillées. Cette fois-ci, ce ne sont pas les lacrymogènes des forces de l'ordre. Mais un immense chaudron bouillonnant d'où sortent des falafels encore chauds.

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