A Minbej, la présence américaine vue comme seul rempart contre une attaque turque

Syrie

Les marchés sont bondés et les commerçants se prélassent devant leur boutique: malgré le calme apparent dans la ville de Minbej, dominée par les Kurdes dans le nord syrien, les habitants vivent dans l'angoisse d'une possible offensive turque.

Une seule chose les rassure: la présence de troupes américaines stationnées dans leur région pour soutenir les combattants kurdes engagés dans la lutte contre les derniers réduits en Syrie du groupe Etat islamique (EI).

Située dans une zone frontalière de la Turquie, Minbej est dans le viseur d'Ankara. La ville sera la prochaine cible des forces turques, qui ont déjà pris le contrôle de l'enclave kurde d'Afrine, a répété à plusieurs reprises le président Recep Tayyip Erdogan, enjoignant les soldats de son allié américain au sein de l'Otan à partir.

Dans la cité, la chute d'Afrine (nord-ouest de la Syrie), à une centaine de kilomètres à l'ouest, arrachée le 18 mars par des forces turques et des supplétifs syriens à la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG), hante les esprits. D'autant plus que des réfugiés d'Afrine sont hébergés dans un camp en périphérie de la ville.

"Tout le monde a peur", lâche Hamid al-Damakhli, un cordonnier de 50 ans, en train de recoudre à la machine une paire de tennis usée, devant son échoppe dans le marché couvert de Minbej.

Il est encore traumatisé par les impressionnantes scènes de pillage filmées à Afrine, où les combattants emportaient dans des pick-ups cartons de nourriture, chèvres, couvertures, et même des motos empilées.

"Ce sont tous des voleurs, ils ont tout pris, ils sont cupides, ils veulent prendre le pays", dit à l'AFP le quinquagénaire à la peau mate, arborant une jellaba grise tâchée et une barbe drue grisonnante.

- Menaces -

L'engagement militaire de la Turquie dans le nord syrien vise à déloger de sa frontière les YPG, qu'Ankara qualifie de "groupe terroriste", mais qui sont un précieux allié de Washington face à l'EI. Les YPG ont été un des fers de lance de la reprise de Raqa, capitale autoproclamée de l'EI en Syrie.

Des dizaines de soldats américains avaient initialement été positionnés aux abords de Minbej, et des renforts avaient été acheminés il y a près d'un an.

Un assaut turc sur cette ville risquerait ainsi de provoquer un affrontement sans précédent entre deux puissances de l'Otan.

Malgré les craintes, l'animation règne dans les rues de Minbej, arrachée en 2016 aux jihadistes de l'EI par des forces kurdes et arabes, et où la population est majoritairement arabe.

Au marché, des femmes en jellaba aux couleurs sombres, des hommes, keffieh rouge et blanc sur le crâne, flânent devant les devantures exhibant des écharpes colorées ou des chaussures.

"Tous les jours, ils (les Turcs) menacent de venir à Minbej, on ne sait pas quand on va devoir fuir et partir", lâche Ali al-Sataf, crâne dégarni et veste grise sur sa jellaba bleue, qui change des devises.

"On est rassuré quand même quand on voit les Américains ici, on se dit qu'il n'y aura pas de raids aériens", souligne-t-il. Le déluge de feu déversé par les avions turcs avait forcé les combattants kurdes à abandonner Afrine.

- 'Fatigués' -

Deux années durant, de 2014 à 2016, la ville et ses habitants ont subi les exactions de l'EI. Les stigmates de l'occupation des jihadistes ou des combats qui ont permis de les déloger sont partout visibles: immeubles à moitié effondrés, façades arborant les slogans et le drapeau noir de l'EI.

Sur la "place des Martyrs", s"affichent des portraits de combattants et de combattantes, arabes et kurdes, tombés dans la lutte contre les jihadistes.

"On ne veut plus de combats à Minbej", déplore Rim, 30 ans, qui fait des courses avec ses deux enfants.

"Nous vivons dans la stabilité, aujourd'hui on a peur pour nos enfants. On veut juste que cette guerre se termine", poursuit la jeune maman. "On est fatigué, les enfants sont fatigués".

Jeudi, une délégation américaine regroupant un haut responsable du département d'Etat et des dirigeants américains de la coalition internationale anti-EI s'est rendue à Minbej pour rencontrer le conseil civil qui gère la ville.

"L'objectif, rassurer la population", explique le co-président du conseil administrant Minbej, Ibrahim al-Kaftan. "Il n'y aura pas d'attaque à Minbej et nous avons reçu des assurances en ce sens de la part de la délégation", martèle-t-il.

Alors qu'ils quittent le siège de l'administration locale, un fonctionnaire interpelle les responsables américains: "bienvenue", dit-il, tout sourire. Ils s'arrêtent pour lui serrer la main.

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