A Shanghai, les vieux boursicoteurs déboussolés par les turbulences des cours

A Shanghai, les vieux boursicoteurs déboussolés par les turbulences des cours
A stock market investor leaves a brokerage house in Shanghai Johannes EISELE

A Shanghai, dans les salles de courtage à l'ancienne, des boursicoteurs âgés passent leurs transactions sur de volumineux ordinateurs, l'oeil sur le tableau électronique des cours, et se désolent des montagnes russes du marché chinois qui déciment leurs économies.

A mille lieues des technologies sophistiquées des grandes banques, des retraités chinois se réunissent tous les jours dans ces innombrables salles publiques de courtage du pays.

Le décor donne l'impression de remonter le temps: de grands tableaux lumineux donnant le niveau des cours et de gros ordinateurs cubiques, rappelant ceux des années 1980, permettent d'enregistrer ses opérations.

A côté, sur des rangées de sièges en plastique orange, les vétérans du boursicotage passent de longues heures à discuter nerveusement de leur portefeuille, tressaillant au gré des fluctuations du marché.

La Bourse de Shanghai a chuté de 1,82% mercredi, creusant ses pertes après avoir plongé de 3,35% la veille dans le sillage de Wall Street.

Au grand désespoir de Mme Xu, 63 ans: "L'indice a tellement piqué du nez que je me suis retrouvée à perdre 70.000 yuans (9.050 euros) sur la seule séance de mardi", se désole cette retraitée d'une usine de ciment.

Dans cette branche populaire du courtier Hongta Securities, au centre de Shanghai, Mme Xu soupire: "Cela nous brise le coeur. Et nos coeurs ont bien du mal à supporter tout ça".

L'essentiel des investisseurs sur les Bourses de Shanghai et Shenzhen sont des particuliers, souvent impulsifs et suivistes, ce qui a contribué à donner aux places de Chine continentale une réputation de "casino" aux imprévisibles montagnes russes.

Beaucoup effectuent leurs transactions d'un clic sur leur smartphone -- mais les vétérans du boursicotage, aux cheveux gris, restent le plus gros contingent des investisseurs.

Et la plupart restent fidèles à leur salle de courtage, lieu de sociabilité où ils glanent les dernières rumeurs sur les entreprises de la cote et s'enthousiasment bruyamment quand leurs actions décollent.

- Le goût du risque -

Certes, depuis le violent krach qui a balayé la Bourse shanghaïenne à l'été 2015, les autorités s'efforcent de remettre de l'ordre, favorisant le poids des investisseurs institutionnels et durcissant les règles contre l'endettement et la spéculation.

Non sans peine: dans la salle de Hongta Securities, les boursicoteurs --dont certains ont pourtant perdu l'essentiel de leurs économies en 2015-- continuent de miser avec gourmandise sur les titres les plus risqués.

"Nous n'aimons pas les +blues chips+", ces actions des grands groupes jugés sûrs comme les entreprises pétrolières étatiques, tranche Mme Xu. "Ces titres-là ne grimpent jamais beaucoup, vos placements dorment sans rien rapporter".

Elle préfère nettement les titres très volatils du secteur technologique, dont les vertigineuses fluctuations lui donnent parfois l'occasion de réaliser de jolies plus-values.

Sur l'écran, constellé de vert --en Chine, c'est la couleur associée à la baisse--, l'indice shanghaïen ne cesse de sombrer.

Mme Xu confie: "Il fallait absolument que je vienne aujourd'hui. Mon coeur ne serait pas resté tranquille, si j'étais demeurée assise à la maison".

- 'Tout le monde parie' -

Pour Tang Shunfu, retraité shanghaïen de 65 ans, la salle de courtage est devenu un rituel quotidien... où il a cependant perdu des plumes.

Assis sur un siège orange, il raconte avoir perdu environ 250.000 yuans (32.300 euros) sur les trois derniers mois, emportés par des placements hasardeux et les oscillations en dents de scie des cours. Sous la pression de sa famille, il s'est finalement retiré du marché la semaine dernière.

Mardi, cependant, il n'a pu s'empêcher de revenir à la salle de Hongta Securities "pour garder un oeil sur la situation".

Au milieu de la débâcle boursière et du chaos ambiant, M. Tang, calligraphe amateur, s'efforce de garder son calme: il peint obsessivement le caractère "endurer (un malheur)", qui combine les éléments du "couteau" et du "coeur".

Ses récents déboires l'ont rendus amer. "Mais je ne m'avoue pas vaincu. Je veux regagner l'argent que j'ai perdu", s'exclame-t-il.

Et de faire valoir: "Notre marché est comme un casino et les Chinois n'aiment rien tant que parier. Regardez tous ces gens: hommes, femmes, vieux, jeunes, tout le monde joue son argent".

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