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Accros à l'opium, elles fabriquent des savons à Kaboul pour s'en sortir (photos)

Accros à l'opium, elles fabriquent des savons à Kaboul pour s'en sortir (photos)
© AFP

Une vingtaine d'employées, dont de nombreuses ex-droguées, travaillent à mi-temps dans une ferme bio de Kaboul où elles cultivent des plantes et des fleurs utilisées ensuite pour produire des savons et des crèmes odorantes.

La jeune mère afghane de sept enfants, ancienne toxicomane, est assise avec quatre autres femmes sur un tapis rouge, où elles taillent en pains d'épaisses barres de savon artisanal parfumé. L'entreprise est une planche de salut pour ces femmes dans un pays de culture patriarcale qui fournit quelque 90% de la production mondiale clandestine d'opium. Des millions d'Afghans y sont accros. Parmi eux, les femmes sont particulièrement discriminées. "Je suis heureuse de travailler ici parce qu'il n'y a que des femmes. Il n'y a aucun homme", dit sous couvert d'anonymat la mère de famille, tout en nouant des petits rubans sur des paquets de savon.



La société "Pishraf" ("Progrès", en dari) a été créée par une entrepreneure locale, Marghuba Safi, qui a commencé à concocter crèmes et savons dans sa cuisine en 2016. Devant l'engouement de ses proches, elle en a fait une activité à plein temps avec l'aide de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). L'agence onusienne a payé à Marghuba Safi un voyage d'observation en Inde, où les entreprises lancées par des femmes sont monnaie courante.

"Là-bas, beaucoup de femmes travaillent à domicile, et j'ai rendu visite à celles qui ont lancé leur propre activité", explique Mme Safi. "En revenant, j'ai décidé d'agrandir un peu mon entreprise", ajoute la quadragénaire. Sa ferme d'une taille imposante, où poussent du maïs, des poivrons, de l'aloe vera et quantité d'autres plantes, est cachée derrière un portail de métal anonyme d'un faubourg de Kaboul.



La seule condition que l'ONUDC a posée à son soutien est l'emploi d'anciennes toxicomanes. Selon des données de 2015 - année à laquelle remonte la dernière enquête nationale - l'Afghanistan comptait alors trois millions de toxicomanes, sur une population estimée à plus de 35 millions. Environ 20% étaient des femmes, et leur part dans la population de toxicomanes n'a fait qu'augmenter au cours des quatre années passées, selon Anubha Sood, une responsable de programme à l'ONUDC.

C'est un gros soutien moral

"Le taux (d'addiction) augmente beaucoup plus vite parmi les femmes et les enfants ces dernières années", souligne-t-elle. La drogue de choix est l'opium, fumé ou ingéré, selon elle, et les femmes sont parfois jetées à la rue si elles cherchent de l'aide. "Nous travaillons avec beaucoup de femmes qui, une fois qu'elles suivent un traitement dans un centre de soins, s'en trouvent stigmatisées et ne sont plus acceptées par leurs familles", dit-elle. Si une femme "peut se tenir sur ses deux jambes, subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants, c'est un gros soutien moral et elle peut gagner sa vie d'une façon très digne".



La mère de famille trentenaire indique être payée environ 2 dollars par demi-journée de travail. Une somme modeste mais qui compte dans un pays où plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté (1,9 dollar par jour). "Je me sentais triste, je suis allée dans la maison du voisin et nous avons avalé quelque chose", explique la jeune femme pour décrire sa glissade vers la toxicomanie. "Je ne savais pas ce que c'était mais ça m'a détendue. Après ça, on m'a emmenée à l'hôpital et ensuite Marghuba (Safi) est venue, et elle nous a appris comment faire des pains de savon et elle nous a aidées." "Lorsque je ramène de l'argent à la maison, je me sens fière de contribuer moi aussi au budget de la famille", souligne-t-elle.



L'ONUDC a mis en place d'autres projets de "développement alternatif" pour anciennes toxicomanes, avec notamment de petites fermes légumières ou de volailles, faciles à gérer dans un pays où les femmes ont été systématiquement privées d'éducation sous le régime taliban et où celle des filles reste aujourd'hui limitée, observe Mme Sood. De tels projets sont "plus faciles et plus simples pour les femmes. Elles n'ont pas trop à aller dehors, peuvent travailler chez elles et vendre leurs produits au marché" local, souligne-t-elle.

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