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Attaque de l'Intercontinental à Kaboul: l'ennemi était sans doute à l'intérieur

A 19H23 le 20 janvier, les chefs de la sécurité de l'hôtel Intercontinental, à Kaboul, ont reçu trois SMS de la direction: "Laissez passer la voiture immatriculée 14-14, sans la fouiller". Une heure plus tard commençait l'assaut meurtrier d'un commando taliban.

Un mois après la tuerie dont le bilan reste incertain - d'une vingtaine de morts officiellement à plus de 40, dont quinze étrangers - les autorités restent muettes sur les circonstances de cette attaque contre l'établissement, propriété du gouvernement afghan, qui met en cause ses responsables. Tout comme la direction de l'hôtel.

Selon une source proche de l'enquête, le rapport de la commission formée par le ministère de l'Intérieur et les services de renseignement (NDS) a été remis la semaine dernière au président Ashraf Ghani. Rien n'en a filtré à ce stade, même si le ministère promet plus d'informations "très bientôt".

Face à ce silence, le responsable adjoint de la sécurité de l'hôtel, confiée à la société privée KBSS, dénonce auprès de l'AFP et de Radio France International "complicités" et "négligences".

Cet ancien militaire hongrois de 42 ans qui préfère être identifié sous le nom de B. Tamas se souvient précisément de trois SMS arrivés à 19H23, 19H24 et 19H25 sur le portable de son chef, "Kenny", un Américain.

"Bonsoir, M. Makhood arrive - Son numéro de plaque est le 14-14 - merci de prêter assistance au VIP", raconte-t-il, joint depuis Kaboul en Hongrie où il est rentré chez lui. L'AFP a pu voir ces messages.

La voiture, arrivée avec "trois à quatre personnes à bord", sera retrouvée bourrée d'armes et d'explosifs sur le parking de l'hôtel.

- Ni question, ni fouille -

"Tous les jours nous recevions ce type de messages de Ahmad Haris Ayab" accuse-t-il: responsable des ventes, selon sa carte de visite, ce barbu à lunettes - aujourd'hui sous les verrous avec dix autres suspects et que l'AFP n'a donc pu joindre pour commentaire - était le contact de KBSS (Kabul Balkh Safety Security), compagnie de sécurité créée en 2004 par un Afghan.

KBSS n'était chargée de la protection de l'hôtel que depuis le 1er janvier. Elle était auparavant assurée par la police afghane.

"Ne posez pas de question, ne fouillez pas sa voiture, laissez-le juste passer aux barrages et à l'entrée". KBSS n'avait, précise B. Tamas, que le contrôle extérieur du complexe. L'intérieur de l'hôtel était "sous la responsabilité de gardes non armés et peu entraînés".

Dès l'assaut lancé dans l'entrée principale, "Kenny" et Tamas sont attaqués au 2è étage par "trois ou quatre" hommes enregistrés depuis plusieurs jours comme clients, au comportement "inamical et suspect". Ils parviennent à leur échapper et ripostent, tout en criant aux clients de se barricader.

"Avec +Kenny+ nous étions les seuls armés dans le bâtiment. Clairement le plan était de nous éliminer dès le début de l'attaque", avance-t-il. Les renforts, forces spéciales afghanes et norvégiennes, arriveront "30 ou 40 minutes plus tard".

Le commando taliban semble bien renseigné: "Ils connaissaient le plan de l'hôtel, ils savaient qui chercher, quelles chambres viser, ils avaient les clés de toutes les portes".

"Des listes de noms ont même été retrouvées après la fin des opérations", assure B. Tamas pour qui "cette opération était planifiée de longue date, des mois, peut-être des années".

Selon lui d'énormes quantités de munitions ont été utilisées au cours des 14 heures d'assaut ou retrouvées sur place. "Je suis sûr à 100% que des munitions avaient été cachées partout dans le bâtiment". Mais quand "Kenny" avait demandé à effectuer une grande opération de nettoyage en arrivant, chambre après chambre, l'accès lui avait été refusé par le même M. Haris.

- Pas d'alarme -

Ce qui le frappe encore, un mois plus tard, c'est la succession de manquements à la sécurité, alors que l'hôtel avait déjà été attaqué en 2011.

"Il n'y avait pas de bouton d'alarme pour verrouiller d'un coup portes, ascenseurs et donc l'accès aux étages. Ni d'alarme incendie. Quand le feu s'est déclenché il n'y a rien eu à faire".

"Les détecteurs de métaux, en panne depuis novembre, n'ont jamais fonctionné. Mais nous n'avions pas le droit de fouiller les clients ou leurs bagages. Chaque fois que nous en parlions au directeur il nous disait demain, demain..."

Les gardes de KBSS ont été accusés par des rescapés de s'être enfuis sous les tirs. B. Tamas ne le nie pas: "Vous ne pouvez pas espérer plus que le service payé, ces gardes gagnaient 200 dollars par mois".

"Nous aurions pu résister à une attaque de l'extérieur. Pas de l'intérieur", conclut-il.

L'attaque contre l'Intercontinental a été suivie par trois autres en dix jours qui ont fait en tout plus de 130 morts et 250 blessés fin janvier dans le pays.

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