Attentats: Hollywood décomplexé face à un cinéma français encore timoré

Attentats: Hollywood décomplexé face à un cinéma français encore timoré
Le réalisateur américain Clint Eastwood, lors du tournage de son film "15H17 pour Paris", à la gare d'Arras (nord de la France) le 1er septembre 2017.PHILIPPE HUGUEN

Moins de trois ans après l'attentat déjoué du Thalys, Clint Eastwood porte l'histoire à l'écran et fait jouer leur propre rôle aux principaux protagonistes. Une situation impensable en France où les projets abordant ces événements dramatiques suscitent des réactions épidermiques.

France 2 a dû ajourner fin décembre un téléfilm sur l'attaque du Bataclan, face à la levée de boucliers d'associations de victimes et la mobilisation en ligne de plus de 46.000 personnes.

"Ce soir-là" racontait une histoire d'amour née le soir du massacre, avec Sandrine Bonnaire dans le rôle principal. Le tournage était terminé.

Même indignation début 2017 à l'annonce d'un projet venu des Etats-Unis ("Violent Delights") --qui n'a pas vu le jour jusqu'ici-- sur les destins croisés d'artistes le soir du 13 novembre.

Pudeur française ? Autocensure ? Ou, à l'inverse, goût américain pour le sensationnalisme ? Un peu des trois, répondent les spécialistes du 7e art, compte tenu de l'importance du divertissement outre-Atlantique et de la frilosité en France à aborder les épisodes historiques douloureux ou dérangeants.

"Les Etats-Unis n'ont cessé d'interroger leur histoire à travers le cinéma, parfois presque en temps réel tandis qu'en France, il y a une forme d'autocensure, comme si personne n'était prêt à explorer ces plaies non refermées", estime Guillaume Evin, auteur de "L'histoire fait son cinéma".

Il a fallu attendre l'Italien Gillo Pontecorvo en 1966 pour traiter de la guerre d'Algérie. Film faisant autorité, "La bataille d'Alger" fut interdit de diffusion en salles jusqu'en 2004.

Aujourd'hui encore, le financement du 7e art via les grandes chaînes de télévision n'incite pas les producteurs à s'aventurer sur des terrains jugés sensibles.

Pendant ce temps, le cinéma américain a lui multiplié les fictions sur le Vietnam ("Apocalypse now", "Voyage au bout de l'enfer") et la guerre en Irak ("Démineurs") avec un oeil critique. Il s'est également emparé des attentats du 11 septembre ("World Trade Center", "Vol 93", sortis cinq ans après les faits), en insistant sur la dimension héroïque des personnages.

- Au plus près du réel -

"Eastwood et plus largement le cinéma américain ne craignent pas du tout d'adapter des événements historiques ou des histoires vraies", explique Nick James de la revue britannique Sight and Sound.

Ces fictions au plus près du réel sont souvent un terrain idéal pour des reconstitutions spectaculaires et la mise en scène de héros ordinaires, dont Hollywood est friand.

Dans "Le 15h17 pour Paris", qui sort mercredi en France, le réalisateur d'"American Sniper" relate comment trois jeunes Américains, dont deux militaires, sont devenus des héros en désarmant un jihadiste dans un train bondé, évitant ainsi un carnage.

Le film sort en France en même temps que "Stronger", avec Jake Gyllenhaal, histoire vraie d'un homme amputé après l'attentat de Boston en 2013, et devenu un symbole de courage.

"On aborde plus facilement ce genre de sujets (outre-Atlantique, ndlr), mais au lendemain des attentats du 11 septembre, tout film faisant allusion intentionnelle ou pas à la destruction des tours a été bloqué un temps", rappelle le critique Jean-Luc Douin, spécialiste de la censure.

Toute la difficulté est d'"être respectueux et en même temps de montrer qu'on a des choses à dire", souligne Guillaume Evin.

Plusieurs films français ont bien tenté d'aborder la question du terrorisme en France, sans s'appuyer directement sur l'actualité, à l'image de "Nocturama" de Bertrand Bonello ou du polar quasi-prémonitoire "Made in France" de Nicolas Boukhrief qui n'a finalement jamais été distribué en salles, en raison de ses trop grandes similitudes avec l'actualité.

"Impossible de sous-estimer la nervosité actuelle des producteurs face à des pétitions en ligne. Ils ne veulent pas d'une mauvaise controverse" et craignent de montrer les films en avance, indique Nick James, qui n'a pas vu le Eastwood comme l'ensemble de la presse.

Reste donc au public à se faire une idée en salle.

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