Au Cambodge, des ventres à louer en toute illégalité pour des couples chinois

Au Cambodge, des ventres à louer en toute illégalité pour des couples chinois
Deux femmes, soupçonnées d'être impliquées dans un trafic de mères porteuses, le 25 juin 2018 devant un tribunal à Phnom Penh TANG CHHIN Sothy
Enfants, maternite, Chine

Dans une maison près de Phnom Penh, Yin, 24 ans, porte depuis quatre mois dans son ventre un enfant pour un couple chinois. Dans quelques semaines, elle s'envolera en Chine pour accoucher, par crainte des autorités cambodgiennes qui font la chasse aux mères porteuses.

En Chine, quelque 90 millions de femmes, autorisées à avoir un second enfant depuis l'assouplissement de la politique de l'enfant unique, sont souvent trop âgées pour le faire naturellement. La gestation pour autrui y étant illégale, elles se tournent vers les pays de la région du Mékong, Cambodge en tête.

"J'ai hésité, j'avais peur du regard des filles de mon village", raconte à l'AFP Yin, dont le prénom a été changé à sa demande.

Mais 9.000 dollars ont été promis à la jeune femme, une fortune dans ce pays pauvre d'Asie du Sud-Est.

"Mes deux frères envoient de l'argent à nos parents qui cultivent du riz, mais ce n'est pas suffisant", soupire-t-elle.

Au printemps, une femme de son village de la province de Kampong Thom, à une centaine de kilomètres au nord de la capitale, l'a mise en contact avec un intermédiaire cambodgien.

Quelques mois plus tard, elle s'est rendue dans une maison près de Phnom Penh où se trouvaient plusieurs femmes dans la même situation.

La fécondation in vitro a eu lieu non loin de là, puis Yin est retournée dans la maison et n'a plus bougé.

"Il y a deux semaines, on m'a dit que je devais poursuivre ma grossesse en Chine, que c'était mieux pour ma sécurité et celle du bébé", raconte-t-elle.

Réputés pour leurs coûts médicaux bon marché et l'abondance de jeunes femmes pauvres, les pays d'Asie du Sud-Est sont une destination phare pour les couples chinois.

Mais, à la suite de scandales, plusieurs pays de la région ont interdit la maternité de substitution, notamment la Thaïlande, où la junte militaire l'a proscrite en 2015 pour les étrangers.

Le Cambodge a alors fait face à une recrudescence de parents demandeurs et l'a interdit à son tour l'année suivante, sans toutefois adopter une loi spécifique toujours en préparation.

- Vingt ans de prison -

Depuis, la répression est de mise. Une infirmière australienne a été condamnée en 2017 à dix-huit mois de prison pour avoir servi d'intermédiaire.

Elle vient d'être libérée, mais les autorités continuent à faire la chasse aux mères porteuses.

Arrêtées en juin, trente deux d'entre elles ont été inculpées de "trafic d'êtres humains". Elles ont été libérées sous caution début décembre, contre la promesse de ne pas vendre leur bébé.

Si elles rompent cet accord, "elles encourent jusqu'à 20 ans de prison", relève Chou Bun Eng, vice-présidente du comité cambodgien contre la traite des êtres humains, fervente partisane de la fermeté des autorités.

Onze autres mères porteuses ont eu moins de chance: elles sont toujours sous les verrous dans l'attente de leur procès.

"Il est cruel d'arrêter ces jeunes femmes, victimes des agents peu scrupuleux qui les recrutent", estime Sam Everingham, fondateur de l'ONG Families Through Surrogacy.

Pour contourner la répression, de nombreux couples chinois se sont tournés vers le Laos où des dizaines de cliniques spécialisées ont été mises en place ces derniers mois.

Mais la pratique continue aussi à prospérer dans l'ombre au Cambodge.

"Il y a plus de 100 agences qui y opèrent aujourd'hui", estime Mariam Kukunashvili, directrice de New Life Global Network, une agence internationale de gestation pour autrui basée en Géorgie.

Les ressortissants chinois ne veulent pas voyager loin de chez eux, sont attirés par la rapidité des démarches et "prêts à débourser entre 40.000 et 100.000 dollars pour avoir un enfant", explique-t-elle, ajoutant que la mère porteuse perçoit de "10 à 15.000 dollars".

Risques de grossesses multiples, de naissances de prématurés voire de morts nés: à l'issue d'une fécondation in vitro, les dangers sont réels pour la mère et l'enfant.

Pour pouvoir bénéficier de meilleurs soins médicaux, les futurs parents préfèrent faire accoucher les femmes en Chine ou en Thaïlande où "des hôpitaux privés délivrent de faux certificats de naissance contre des pots-de-vin", d'après Sam Everingham.

Et, si la très grande majorité des parents demandeurs sont Chinois, d'autres ressortissants ont aussi recours à une mère porteuse au Cambodge. Anthony Fisk et son compagnon Joseph Hoang, un couple d'Australiens, ont déboursé 100.000 dollars pour leurs jumeaux, aujourd'hui âgés de 20 mois.

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