Au Cameroun anglophone, "on ne sait pas pourquoi les soldats nous tuent"

John Osang est arrivé au Nigeria mercredi en short et en tongs, au petit matin. La jungle épaisse que le jeune Camerounais a traversée pendant deux jours lui a laissé des balafres sur les bras et des cernes profonds sur le visage.

Il a fui les violences qui se sont emparées de son village situé dans le Cameroun anglophone: cette guerre qui se passe à huis clos, et dont personne ne sait clairement combien elle a déjà fait de victimes.

Hormis les soldats "qui occupent nos maisons" depuis le mois de décembre, dit-il, plus personne ne vit à Bodam, dans l'ouest anglophone du Cameroun où le régime de Yaoundé a massivement déployé l'armée pour mater les velléités sécessionnistes.

"Ils ont mis à sac les maisons, cassé les portes, pris nos matelas, nos télés et les générateurs, il n'y a plus rien", assure le jeune homme de 19 ans.

Pendant deux mois, John Osang a vécu caché dans sa plantation de manioc à quelques kilomètres de chez lui avec sa mère malade et son frère aîné, mais la situation, de plus en plus tendue à mesure que l'armée ratissait la région, les a finalement décidés à partir.

Après une longue marche, il a rejoint Bashu, hameau nigérian niché au creux de montagnes verdoyantes, dont la population (1.500 habitants) a triplé avec l'afflux récent de réfugiés camerounais.

D'après le jeune homme, "les soldats cherchent partout des combattants de l'Ambazonia", la République fictive autoproclamée par les sécessionnistes anglophones, dont le leader et ses proches qui s'étaient retranchés au Nigeria ont été extradés à Yaoundé la semaine dernière.

Depuis plusieurs mois, la contestation ne cesse de grandir et de se radicaliser dans les deux régions anglophones, où vivent environ 20% des 23 millions d'habitants du Cameroun.

Débutée par un mouvement socio-économique de grève des enseignants et avocats fin 2016 contre leur marginalisation, la crise s'est lentement muée en conflit armé de basse intensité, avec 22 soldats et policiers tués depuis novembre, selon un décompte établi par l'AFP.

La riposte de Yaoundé, lourdement armée, se concentre notamment sur la bande frontalière avec l'Etat nigérian de Cross River, où plus de 33.000 personnes - dont beaucoup d'agriculteurs et de fonctionnaires - ont trouvé refuge ces quatre derniers mois, selon l'Agence locale de gestion des urgences (Sema).

L'armée camerounaise refuse de dévoiler ses effectifs sur le terrain, mais Hans De Marie Heungoup, chercheur pour International Crisis Group (ICG), estime qu'ils "sont plutôt importants", avec environ 5.000 à 6.000 hommes (toutes forces de sécurité confondues) déployés en zones anglophones.

- 'Lois internationales' -

Depuis les paisibles maisons en terre de Bashu, situé à 5 km de la frontière matérialisée par la rivière Manyu, les habitants affirment entendre régulièrement des hélicoptères tourner dans le ciel, et à la nuit tombée, "d'intenses échanges de tirs".

A 75 ans, Joseph Mbia Ndem, a dû laisser derrière lui le cadavre de sa femme et de son frère, tués par balle le 24 décembre lorsque les soldats ont encerclé son village de Dadi, affluant "de quatre directions opposées".

"Ils ne nous ont rien dit, ils ont juste commencé à tirer", affirme cet ancien cultivateur de plantain assis sur un banc, les yeux humides derrière ses petites lunettes carrées. "Je ne me suis jamais intéressé à la politique, je ne sais pas pourquoi ils nous tuent".

Les autorités camerounaises, qui qualifient les séparatistes de "terroristes" et traquent d'éventuels camps d'entraînement rebelles dans la forêt équatoriale, ont démenti à plusieurs reprises les vidéos de massacres de civils et les attaques de villages qui tournent en boucle sur les réseaux sociaux.

Mais, même au Nigeria, où ils ont fui, l'inquiétude grandit. Les forces de sécurité camerounaises ont mené plusieurs incursions dans les dizaines de villages qui accueillent les réfugiés, selon des sources sécuritaires et humanitaires.

La semaine dernière, plusieurs dizaines de soldats camerounais ont ainsi créé la panique en débarquant à pied et sans uniforme dans le village de Danare.

"Ce n'est pas la première fois que cela se produit", souligne John Inaku, directeur général du Sema pour l'Etat de Cross River. "En décembre, ils étaient dans le district d'Ekang" et plus récemment dans celui d'Akamkpa, où plusieurs personnes ont été arrêtées et emmenées au Cameroun.

Le gouverneur de Cross River, Ben Ayade, s'est plaint de ces "violations des lois internationales" il y a quelques jours auprès de hauts responsables du ministère de la Défense et de l'Armée venus spécialement d'Abuja pour évoquer le problème, selon un officiel nigérian.

A Danare, les réfugiés rencontrés par l'AFP affirment que les soldats n'étaient pas hostiles, mais leur ont tendu un piège. "Entre 50 et 70 soldats camerounais sont venus (...) pour nous dire que Dadi, notre village d'origine était de nouveau sécurisé et qu'on pouvait y revenir", raconte un réfugié, Tony Kajang, 22 ans.

Un groupe d'une trentaine de jeunes s'est alors constitué en éclaireurs pour retraverser la frontière et "vérifier si c'était vrai".

"Quand nous nous sommes approchés du village, les soldats ont commencé à tirer", explique-t-il. "Ils en ont tué plusieurs, je ne sais pas combien, mais à notre retour, nous n'étions plus que seize".

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