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Au Canada, la santé publique à l'épreuve du cannabis légalisé

Au Canada, la santé publique à l'épreuve du cannabis légalisé
Des plants de cannabis dans l'entreprise Up's à Lincoln, dans l'Ontario, le 12 octobre 2018Lars Hagberg
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La légalisation du cannabis récréatif au Canada vise à assécher le marché illégal et à contrôler la qualité des produits. Mais à deux jours de son entrée en vigueur, elle suscite toujours de vives inquiétudes, notamment sur la santé des jeunes et la sécurité routière.

Lundi, le Journal de l'association médicale canadienne a tiré la sonnette d'alarme: dans un éditorial, sa rédactrice en chef a dénoncé une "expérience incontrôlée" qui risque d'entraîner une augmentation de la consommation dans tout le pays.

"Le 17 octobre, le gouvernement canadien va lancer une expérience nationale, incontrôlée, qui va opposer d'un côté les bénéfices des producteurs de cannabis et des revenus fiscaux, et de l'autre la santé des Canadiens", écrit Diane Kelsall.

Dans son collimateur, l'industrie du cannabis qui, malgré les encadrements sévères prévus par la législation en matière de publicité, va selon elle tout faire pour séduire de nouveaux publics.

"Si finalement l'usage du cannabis augmente, le gouvernement fédéral devra avoir le courage d'admettre que la législation est imparfaite et revoir son projet", estime-t-elle.

Interrogé par l'AFP, Antonio Vigano, spécialiste du cannabis thérapeutique et directeur de recherches à la clinique Santé Cannabis à Montréal, s'inquiète du fait que les jeunes pourront désormais acheter en toute légalité de la marijuana dès l'âge de 18 ou 19 ans, selon les provinces.

"On sait que le cerveau est encore en phase de développement jusqu'à 25 ans", insiste ce spécialiste. Sans parler de "l'effet synergique" entre cannabis et l'alcool, souvent associés en un cocktail ravageur, selon lui.

"Il y a des inquiétudes en matière de santé", reconnaît de son côté Gillian Connelly, de l'organisme de prévention Santé publique Ottawa. "Mais pendant des années, nous avons simplement dit: +ne consommez pas+. Ça n'a pas marché. La légalisation donne l'occasion d'avoir un vrai débat sur l'utilisation du cannabis".

De fait, le Canada compte parmi les pays où la consommation par habitant de cette drogue douce est l'une des plus élevées au monde: environ 4,6 millions de personnes, soit 16% de la population, ont reconnu en avoir fumé cette année.

Le gouvernement fédéral a dépensé plusieurs dizaines de millions de dollars pour des campagnes d'information et de prévention, notamment dans les écoles. Quatorze millions de foyers ont reçu un courrier expliquant la nouvelle règlementation, les risques pour la santé, la nécessité de garder les produits loin des enfants ou des animaux, etc.

D'autres s'inquiètent d'une recrudescence des accidents routiers liés à la conduite sous l'emprise de marijuana.

Une récente étude publiée par l'institut officiel Statistique Canada a révélé qu'un consommateur de cannabis sur sept (14%) possédant un permis avait déjà conduit un véhicule dans les deux heures suivant sa consommation.

- La prohibition "pire" que le cannabis -

Pour contrer ce risque, plus de 800 officiers de police ont reçu une formation pour reconnaître les conducteurs conduisant sous l'effet du cannabis, un chiffre jugé bien trop faible. 1.500 autres seront formés dans les prochaines années, a promis le gouvernement.

Ils sont notamment entraînés pour mener des prélèvements salivaires visant à détecter les traces de THC --l'agent psychoactif-- lors des contrôles routiers.

Une nouvelle génération d'appareils a été approuvée en août mais certaines forces de police ont déjà annoncé qu'elles refuseraient de les utiliser, car ils seraient trop chers et peu fiables selon eux.

Mais pour Jean-Sébastien Fallu, spécialiste de toxicomanie à l'Université de Montréal, tous ces risques ne pèsent finalement pas lourd face aux vertus de la légalisation.

"Le cannabis n'est pas bon pour la santé, mais la prohibition est extrêmement nocive et pire que le cannabis", insiste-t-il lors d'un entretien à l'AFP. "Tous les arguments reposent sur la crainte de l'augmentation de l'usage mais ce n'est pas quelque chose qu'on prédit, du moins à court terme, sur la base des études menées ailleurs dans le monde et des sondages."

"Et puis je préfère un peu plus d'usage de cannabis et quelques méfaits de plus, que les conséquences catastrophiques de la prohibition en termes de stigmatisation, de violence, de criminalité, d'économie illicite, etc", résume-t-il.

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