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Au Chili, des scandales qui creusent le fossé entre l'Eglise et la population

Au Chili, des scandales qui creusent le fossé entre l'Eglise et la population
Le pape François salue la foule à bord de sa papamobile à son arrivée à Lobitos Beach, près d'Iquique, le 18 janvier 2018 au ChiliVincenzo PINTO

Elitiste, déphasée et éloignée de la jeunesse: dans un Chili de forte tradition catholique, le fossé se creuse de plus en plus entre la population et l'Eglise, un phénomène accentué par les crimes pédophiles jusqu'ici minimisés par le pape.

Mi-janvier lors d'un voyage dans ce pays, le souverain pontife avait choqué en défendant avec force l'évêque chilien Juan Barros, soupçonné d'avoir tu les crimes d'un vieux prêtre pédophile, se déclarant persuadé de son innocence et demandant aux victimes présumées des preuves de culpabilité.

Le pape avait ensuite présenté des excuses pour ses propos maladroits dans l'avion qui le ramenait à Rome, puis dépêché au Chili un enquêteur renommé du Vatican pour recueillir des témoignages de victimes présumés.

Ce n'est que début avril que Jorge Bergoglio a reconnu avoir commis de "graves erreurs" d'appréciation de la situation dans ce pays, après avoir lu les conclusions d'une enquête sur des abus sexuels commis par le clergé local.

Illustration de ce revirement: la présence vendredi à la résidence hôtelière du pape François de trois victimes chiliennes du père Fernando Karadima, qui fut un charismatique formateur de séminaristes, pour une série d'entretiens privés avec le souverain pontife. En mai, les évêques chiliens sont convoqués à Rome pour discuter de ces affaires.

Au-delà du cas emblématique du père Karadima, dans ce pays latinoaméricain gagné par l'athéisme, près de 80 curés ont été accusés d'avoir abusé de mineurs au cours des 15 dernières années. Selon un récent sondage, 71% des Chiliens désapprouvent la façon dont l'Eglise a géré ces scandales.

- "Toujours plus éloignée" -

L'onde de choc est telle au sein de la société chilienne, réputée très conservatrice, que le président de droite Sebastian Piñera, catholique pratiquant récemment élu, a critiqué l'Eglise, regrettant qu'elle soit "toujours plus éloignée, non seulement des fidèles mais des gens en général".

Pour tenter de désamorcer la situation, l'archevêque de Santiago, Ricardo Ezzati vient de suggérer à l'évêque Barros de démissionner pour "le bien du peuple de Dieu".

La désaffection des Chiliens pour l'Eglise ne date pas d'hier. Elle remonte aux années 1990, avec le retour de la démocratie après la dictature d'Augusto Pinochet (1973-1990), rappelle à l'AFP Luis Bahamondes, docteur en Sciences des religions à l'université du Chili.

Si contrairement à d'autres pays comme l'Argentine, l'Eglise catholique chilienne a plutôt pris le parti des victime sous le régime militaire, au retour de la démocratie cette institution est passé "d'un rôle plutôt social à une posture beaucoup plus en lien avec les valeurs traditionnelles", creusant le fossé avec les fidèles, juge l'expert.

Dans ce pays où 70% de la population se déclare catholique, seul 33% des Chiliens font confiance à l'Eglise, selon une enquête de l'institut de sondage Mori réalisée cette semaine.

Les Chiliens ont dû attendre 2004 pour pouvoir divorcer et 2017 pour pouvoir avorter légalement pour des raisons thérapeutiques ou en cas de viol.

Les couples du même sexe ne peuvent pas encore se marier et les personnes transgenres ne peuvent pas changer de prénom malgré le succès d'"Une femme fantastique", film interprété par une actrice transgenre et qui a reçu début mars l'Oscar du meilleur film étranger.

M. Bahamondes rejette en revanche le terme de "séisme" car la population continue de se considérer comme catholique, bien qu'elle ne se sente plus représentée par l'Eglise, en particulier les jeunes.

Le pape avait manifestement bien conscience de ce fossé, lors de sa visite en janvier. "Nous ne sommes pas des superhéros qui, de leur hauteur, descendent pour rencontrer des +mortels+", avait-il lancé aux représentants de l'Eglise catholique chilienne, en critiquant leur attitude "élitiste".

Le peuple veut au contraire "des pasteurs, des consacrés, qui aient de la compassion, qui sachent tendre la main, qui sachent s'arrêter devant la personne à terre".

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